Gérard de face
© Monique Thomassettie
(Huile sur toile,1990)
Idem pour le portrait
des boutons de navigattion, 1978,
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AUTOBIOGRAPHIE




L'autobiographie est un exercice périlleux, tant est grande la tentation de s'autoglorifier.
Mais quand une écriture est aussi liée que la mienne au parcours de sa vie, des éléments autobiographiques peuvent être intéressants, non pour comprendre l'œuvre, mais pour saisir ses modes d'élaboration.
Les élèves des classes où je vais parfois témoigner m'ont souvent posé des questions à ce sujet et se sont plaints de ne pas trouver grand-chose sur le net. C'est donc à eux que j'ai pensé en rassemblant dans ces notes ce qui, dans ma vie, me semble avoir peu ou prou contribué à l'élaboration d'une œuvre.
À ceux que rebuterait ce qu'ils seraient en droit de considérer comme pur narcicisme, je n'ai pas grand argument à opposer, si ce n'est qu'ils peuvent aisément faire l'économie de cette page, comme sans doute de tout ce site.




Mes parents étaient « de condition modeste ».

Mon grand-père paternel était maçon à Onhaye, village proche de Dinant, ma grand-mère avait travaillé dans des filatures de la région avant de devenir femme d’ouvrage chez un grossiste en grains.
Mon grand-père maternel avait été sous-officier de gendarmerie à Bouillon puis Winenne, près de Beauraing. Lorsque, durant la guerre, il a été question que les gendarmes portent l’uniforme allemand, il a démissionné, préférant faire divers petits métiers. Ma grand-mère maternelle était femme au foyer. Une sœur cadette de ma mère était morte du diabète à l’âge de 13 ans après de longues années de maladie, qui marqueront profondément ma mère.
Mon père était bon élève à l’athénée de Dinant. Après les moyennes, il aurait voulu présenter le concours d’admission à l’École des Cadets. Les patrons de sa mère se sont moqués de cette prétention et, par peur du ridicule, ses parents l’ont empêché de s’inscrire. Un officier habitant le village s’est procuré les questions. Il aurait réussi haut la main. Le même jour, il a décidé d’abandonner ses études pour devenir apprenti maçon. J'ai reçu en héritage son caractère entier. Je devrai apprendre à m'en méfier.
Bonne élève à l’école primaire, ma mère adorait la lecture, organisait du théâtre pour enfants… Elle rêvait de devenir institutrice. La sœur directrice de son école a dit à ses parents : « Qu’elle apprenne à faire la soupe et la couture ! »  Ils l’ont donc mise en pension durant deux années à l’école ménagère de Beauraing, un séjour qui lui a laissé dégoût et rancœur à l'encontre
des religieuses, malgré son attachement profond à la religion catholique. Mais elle a lu des milliers de livres, écrivait encore à plus de 85 ans sans fautes d’orthographe avant que l'Alzheimer, peu à peu, ne la prenne.
Mes parents se sont connus dans les Pyrénées durant l’exode de 1940. À leur retour, ils se sont fiancés.
L’abbé Janus, curé d’Onhaye, a recruté mon père pour son réseau de résistance. Lui-même a recruté mon grand-père maternel, qui est devenu responsable régional du réseau. Mon père travaillait à présent pour le grossiste en grains et se déplaçait beaucoup en camion. Il pouvait aussi transmettre les instructions à mon grand-père maternel en rendant visite à ma mère (qui ignorait tout de leurs activités). Ils se sont spécialisés dans l’évacuation d’aviateurs alliés et le transport d’armes.
Mes parents se sont mariés fin 44, après la libération, et se sont établis à Onhaye. En 45, mon père est allé faire son service en Angleterre. La capitulation du Japon est survenue peu avant son départ pour le front asiatique.


Mariage-parents
Mariage de mes parents

Je suis né à Onhaye le 1er janvier 1946, à 21 heures, ce qui fait de moi un capricorne ascendant lion. Mon père, entre-temps, était devenu facteur. Il avait malheureusement un penchant pour la boisson. Un 1er janvier, dans un village où s'honorait la tradition de la goutte, c'est dire l'état dans lequel il m'a accueilli. Ce qui ne l'a pas empêché de regrimper sur son vélo pour annoncer la nouvelle à la famille et aux amis, dans une tempête de neige qui lui a fait connaître l'intimité de mes deux signes zodiacaux : le feu au ventre et nombre de contacts avec la terre. Pour les astrologues chinois, je suis coq, mais ce ne doit pas être celui qui trône au sommet du clocher d’Onhaye, puisque, depuis mes premiers jeux d'enfants et la lecture de Tintin, je suis hanté par l'ailleurs.
J’ai fait mon école gardienne puis les deux premiers tiers de la première primaire à Onhaye (admis par dérogation avant l’âge légal). J’y étais brillamment premier… sur deux élèves ! L'instituteur donnait cours dans les six années, réunies en une seule grande classe.
Mon père a quitté la poste pour devenir ouvrier dans une fabrique de tuyauteries en ciment. Mes parents ont acheté une minuscule maison à Bouvignes, où j’ai achevé mon année scolaire. Je suis resté premier, cette fois sur sept ou huit, devançant le fils du patron de mon père, qui n'en a pas pris ombrage.
Entre-temps, mon frère Jean-Claude était né, le 7 mai 1949 et ma grand-mère maternelle est décédée à la maison, d’un cancer de l’utérus, me laissant des réminiscences d'une femme douce, qui chantait sur son lit de souffrance.

Bébé
Sous les tilleuls de la place d'Onhaye,
le dur apprentissage du farniente.
Jeanne
Dans les bras de ma
grand-mère maternelle


1 an 1/2
Un an et demi
4 ans
4 ans
avec mon frère Jean-Claude


Le rêve de trouver une vie meilleure au Congo hantait mes parents. Mon père a étudié par lui-même la résistance des matériaux. Son employeur lui a conseillé de se présenter à un concours organisé par une jeune compagnie qui recrutait des chefs de chantier pour le barrage de Zongo. Il a brillamment réussi et a été engagé malgré son absence de diplômes. Il est parti seul au début 1952. Ma mère, enceinte de 8 mois, l’a rejoint en juillet avec Jean-Claude et moi. Je conserve le souvenir d'une plage où, sous la pancarte «Attention Crocodiles!», nous attendons la pirogue pour traverser l'Inkisi à quelques centaines de mètres des rapides et des plus hautes chutes du Congo.

Mon frère Philippe naît le 7 août 1952. Roger le suivra le 19 mars 1954. Durant deux ans, je serai interne à Léopoldville, au collège Albert Ier. Je lis très tôt des “livres sans images”. Mes préférés sont “Les Trappeurs de l’Arkansas”, “Le Dernier des Mohicans” et “Le Robinson suisse”.
Fasciné par notre instituteur de troisième, qui nous lit et fait lire Romain Rolland, je décide qu'un jour, moi aussi, j'écrirai.


6 ans
6 ans
1952-1
1952, naissance de Philippe
1953-2
Origine d'une vocation
d'aventurier ?
1953
1953
1954
1954, naissance
de Roger

Collège
Classe de 2° primaire, Collège Albert Ier de Léopoldville, 1952-1953
1er rang, 2ème à droite
(et déjà ne pas regarder dans la même direction que les autres)


Une tuberculose galopante contractée par mon père met fin à l'épisode colonial à l’été 1954. Il est rapatrié d’urgence, on lui donne peu de chances de s’en sortir. Mais il s’en sort. Ma mère est contaminée. Ils restent trois années en sanatorium. La famille est dispersée, Jean-Claude à Onhaye chez les grands-parents paternels, Philippe et Roger à Rymenam dans une institution d’accueil. Je vis à Beauraing chez mon grand-père maternel. Il a épousé en secondes noces une femme énergique et maternelle, qui comptera beaucoup pour moi. Ils se retrouveront dans plusieurs passages de mes livres et surtout dans “Marco et Ngalula”. Ils occupent en tant que gardiens une immense villa ancienne dont les propriétaires sont à l’étranger, entourée de jardins, de vergers… Dans les nombreux greniers, je tombe sur une collection complète de la Comtesse de Ségur, que je lis et relis.

J’achève mes études primaires à l’École des Frères maristes de Beauraing. J’y dévore tous les Marabout Junior et surtout, bien sûr, Bob Morane.


9 ans- 1
9 ans, à Onhaye
Lors d'une autorisation de sortie de mes parents

9 ans
9 ans
11 ans
11 ans, "communion solennelle"


À l'été 1957, la famille est à nouveau réunie. Mes parents ont revendu la maison de Bouvignes et acheté une maison ouvrière à Souverain-Wandre, dans la vallée de la Meuse, en aval de Liège. Mon père est engagé comme ouvrier rotativiste au journal « La Wallonie », que dirige André Renard.

J’entre à l’Athénée Royal de Herstal.
J'y suis bon élève, plutôt matheux, mais à partir de la troisième année on prend l’habitude de lire mes rédactions en classe et on en publie même une dans le journal de l’école. La vie n'est pas facile, les fins de mois sont pénibles, mais j’obtiens la « bourse des mieux doués », qui permet de faire face aux fournitures scolaires. J’ai opté pour la section latin-mathématiques. J'envisage une carrière d’ingénieur.
Fringale de lectures. Bob Morane le dispute à Georges Sim, Paul d’Ivoi et autres écrivains d'aventures exotiques. Je les abandonne bientôt pour les romantiques. Je lis et relis "Graziella", "Atala", "René", "Le dernier Abencérage" et même "Les mémoires d'Outre-Tombe" vers 14 ans. J'essaie à plusieurs reprises d’écrire un roman, aussitôt avorté.
Ma mère est très croyante, mon père va à l’église pour lui faire plaisir, mais est surtout actif dans les actions paroissiales pour être avec les copains. Le dimanche, je vais à la messe puis fréquente le “patro” du village. Comme pour tout ce que je fais, je m’y implique. Je deviens chef d’équipe, porte la bannière dans les processions, assiste à des réunions le soir. Par contre, je refuse d’être enfant de chœur.
Nous formons une bande de copains qu’on ne disait pas encore multiculturelle. Beaucoup vont à l’école technique, les intellectuels sont rares. Il y a parmi nous de futurs caïds. Lors d’un jeu de nuit, un copain d’origine polonaise n’hésite pas à égorger un chien de ferme dont les aboiements risquent de nous faire repérer. Un ami de mes parents, Italien rouge, m’apprend “Bandiera rossa”, que je relaie à mon équipe sans savoir ce que c'est. Un soir, nous entrons à l’église pour assister au salut en braillant “Viva il communismo e la liberta”, provoquant un sérieux esclandre.
Je suis fonceur. Dans les bois, je me coule à travers les ronces pour surgir où on ne m’attend pas. Il m’en reste une cicatrice sur le ventre. Je suis terrible dans les jeux de nuit (qui m’inspireront un passage de “La Lumière de l’Archange”) Malhabile par contre aux jeux d’équipe, et surtout je ne sais pas nager, ce qui m’emplit de honte. Heureusement qu’au foot, je me débrouille comme gardien de but et que le poste n’intéresse personne d’autre.
Avec mon meilleur ami, d’origine ukrainienne, j’adore les longue balades dans la nature.
Je fonde un mensuel pour le patro, où je publie des récits d’aventures inspirés des auteurs que j’affectionne.

La question de l’existence de Dieu commence à me tarauder vers 14 ans. Je suis tiraillé entre un devoir de fidélité envers ceux qui m’entourent (dont nombre d’Italiens et de Polonais ultracatholiques) et le sentiment de plus en plus dérangeant “qu’il y a là-dedans quelque chose qui cloche”. D’autant que plusieurs professeurs, que j’admire, affichent leur athéisme. L’ARH est à l’époque une école élitiste, mes compagnons de classe sont fils de médecin, d’avocat, d’ingénieur. Ils ont de l’argent de poche. Moi pas. Je ne peux pas aller avec eux après le cours boire un coca. Je ne participe jamais aux excursions scolaires, à la sortie sur la foire. J’ai honte de mes vêtements retaillés dans ceux de mon grand-père. Je suis gêné vis-à-vis des filles. Mes cahiers sont de la qualité la moins chère et se cornent aux coins, d’où de mauvais points en soin. La question de l’injustice m’interpelle. Dieu ne me semble guère compatible avec tout ça. Ces interrogations se retrouveront tout au long de mon œuvre.
À la même époque, je découvre le rock et “Luxembourg anglais”. Elvis, Little Richard, Eddie Cochran sont mes idoles, mais je n’ose pas danser, ou alors quand je suis seul. Je réécoute sans arrêt un 45T d’Armstrong et “Les Oignons” de Sydney Bechet,  que mes parents sont parvenus à s’offrir. Mais avec tout le quartier j’écoute aussi les “disques demandés”, le Bambino de Dalida, le Scoubidou de Sacha Distel, Bob Deschamps, les sketches d’Henriette Brenu. On appellerait ça aujourd’hui la culture populaire.

12 ans
11 ans, au patro (avec Jean-Claude)
Patro
13 ans, chef d'équipe des "Rouges"
(Rien à voir avec "Viva il communismo e la liberta"… Benché…!)
À ma gauche, Nicolas, mon copain ukrainien


12 ans-procession
11 ans, première procession
Procession-2
14 ans, portant le drapeau du patro

ARH
1961, 3° Latin-mathématiques à l'Athénée Royal de Herstal
(à l'extrême droite)
Debout, M. Borguet, professeur de français, une "terreur", qui me fera découvrir mes talents littéraires.


Il faut songer à l’avenir. En 1961, à 15 ans, mes parents m’expliquent qu’ils ne pourront pas me payer l’université, avec trois frères qui me suivent, un salaire d’ouvrier, la maison à rembourser. Si je veux poursuivre mes études, ils m’engagent à tenter le concours d’admission à l’École des Cadets. Problème : je suis déjà en quatrième année de secondaire, je devrais la recommencer. Heureusement, je suis en avance d’un an, ça me mettra au niveau des autres.
Quelques mois avant le concours éclatent les grèves de 60-61. La Wallonie devant paraître pour les grévistes, mon père va travailler avec dans la poche droite un laissez-passer signé par le bureau de police et dans la gauche (moyen mnémotechnique pour ne pas se tromper aux barrages) un autre signé par André Renard ! Les routes ne sont pas sûres, et on imprime de nuit. Comme l’athénée est fermé, je vais le rechercher à vélo, surtout les jours de paie. J’assiste avec lui aux violentes échauffourées devant la grand-poste. Sortant du journal, nous sommes pris entre la charge des policiers à cheval et les grévistes qui leur jettent des billes de roulement. Heureusement, un bistrot où mon père a ses habitudes soulève son volet pour nous laisser entrer.
Je présente donc l’examen… et me classe premier. Je vais, sans savoir de quoi il s’agit, réaliser le rêve de mon père.






J’entre à l’ERC fin août 61. J’ai 15 ans et 9 mois. Bien que redoublant une année que je viens de réussir avec plus de 85%, je suis encore parmi les plus jeunes.
Peu après, André Renard meurt. Il appréciait mon père. Ce n’est pas le cas du successeur, qui lui reproche d’aller à la messe, incompatible avec un emploi dans un journal socialiste. Après quelques prises de bec, c’est le licenciement. Mon père entre alors comme ouvrier dans une petite entreprise métallurgique de Wandre. Il y restera jusqu’à sa prépension, en 1981. Peu après, comme quasi toutes celles de la région, l’entreprise fermera.

ERC-01
Promotion 1961 de l'ERC (option latin-mathématiques)
ERC-02
Pas trop lamentable (quoique) gardien de but
de l'équipe de hand-ball de la promotion.


Très vite, je me sens en prison. Pour les autorités, je représente un problème : premier de classe et même souvent de promotion, mais des notes exécrables en discipline.
Encouragé par un ami, Paul Paquay, futur réalisateur de la RTBF, j’écris mes premiers poèmes. Quelques-uns sont publiés par Pierre Coran dans “Le Cyclope”, d’autres dans des revues dont le nom m’échappe. Avec Paul et des élèves de l’Athénée de Herstal, dont le futur peintre Christian Kirkove et le futur photographe Philippe Stubbe, je fonde une revue de poésie, “La Pince à Linge”. Six numéros seront ronéotypés sur la Gestetner du curé de Souverain-Wandre (à son insu). Les autorités de l’ERC découvrent la revue. Certains poèmes sont jugés licencieux, rallongeant mon carnet de punitions.
J’apprends aussi en autodidacte à gratter de la guitare.
Boulimie de lectures, Musset, Prévert, Cocteau, Camus, Sartre (en cachette, bien sûr), Carco, Mac Orlan, Aragon, Éluard… Rédacteur en chef de la revue de l’école.
Fan des Shadows, puis des Beatles. Découverte du twist durant les week-ends où je ne suis pas puni. Encouragé par Polys Mongengo, un élève congolais qui passe des week-ends à la maison, j’ose enfin danser. J’adore ça, je rattraperai toutes ces années perdues.
Par contre, je reste et resterai piètre nageur.

Cyclope
Première publication d'un poème
dans "Le Cyclope" de Pierre Coran
ERC-3
Avec Polys Mongengo, un ami congolais qui passe des week-ends à la maison.

Éphémère et quelque peu téméraire tentative de former un groupe de rock qui, s’il n’a pas révolutionné l’histoire de la musique, a mis l’ERC sens dessus dessous jusqu’à son interdiction. Plus raisonnable participation au groupe vocal “Les Damoiseaux”, inspiré par “Les Compagnons de la Chanson”. L’adjudant de compagnie en deviendra l’inépuisable mentor. Je découvre que cet homme, considéré comme une terreur obtuse, est en fait un être sensible, généreux, ouvert, doué d’une grande exigence de justice. S’ensuivra une réflexion sur l’apparence des êtres et leur profondeur. Plus tard, j’aurai l’expérience inverse, avec de pseudo révolutionnaires qui se révéleront égoïstes, partiaux et à tout prendre conventionnels. Quand j’écrirai, mes personnages ne seront jamais tout à fait ce qu’on suppose d’eux.

À l’aumônier qui demande aux élèves ce qui les a déterminés à suivre le cours de religion plutôt que celui de morale, je réponds : "Je cherche la vérité, le christianisme aussi, nous pouvons faire un bout de chemin ensemble". "Le christianisme, rétorque-t-il, ne cherche pas la vérité, il est la vérité". Le même jour, je décrète que j’ai perdu la foi. Le brave homme défroquera peu après pour épouser la fille du colonel. Je plaide non coupable !
Ce qui ne m’empêche pas, quand je peux rentrer en week-end, de retrouver les copains à la messe du dimanche et de porter la Vierge à la procession. Du pur folklore : sous ses jupes accueillantes, nous planquons des bouteilles de bière et la fin de parcours est quelque peu zigzaguante.
Toujours pendant mes rares week-ends de permission, répondant à l’appel de Michel Lemaire, animateur de l’émission de radio “Les Moins de Vingt ans ”, je fonde le “Club –20" de Souverain-Wandre. Nous organisons des “surboums”.
En rhéto, ma révolte atteint des sommets. Je m’installe au dernier banc, dos tourné au professeur qui ne dit rien puisque je reste premier de classe. En le tapant au verso d’un autre, je parviens à faire passer la censure à un article qui se gausse du prof de géométrie analytique. On me menace de renvoi. Le professeur plaidera ma cause… parce qu’il aprécie mes poèmes et qu’il a trouvé l’article excellent ! À nouveau, les apparences et la profondeur des êtres. Je le remercierai plus tard en faisant de lui un personnage du roman “Mama-la-Mort et Monsieur X”, l’hybridant toutefois d’un autre professeur de maths que j’avais admiré à l’Athénée de Herstal.
J’entraîne trois condisciples dans la fondation du CRPME (“Comité Révolutionnaire et Plébéien des Mauvais Esprits”). Nous escaladons, en cachette et de nuit, les murs de l’école jusqu’au toit. Mais ils ne me suivent pas lorsque je décide de sortir vraiment. L'un d'eux deviendra général, les autres colonels.


Rock
Groupe de rock.
Damoiseaux
"Les Damoiseaux"

Moins vingt
Avec Michel Lemaire

ERC-4
Le CRPME à la conquête des toits
C’est qu’au printemps 1963, après avoir découvert dans “Le Soir” un poème qui me touche, j’écris à son auteur, Monique Thomassettie, pour lui demander de participer à la “Pince à Linge”. Nous nous rencontrons. C’est le coup de foudre.
Je suis pris au retour d’un rendez-vous. Nouvelle menace de renvoi, doublée de celle de finir mon engagement comme “volontaire” en Allemagne puisque "je ne suis pas digne d’être officier". Je déclare que si on m’envoie en Allemagne je déserterai, que de toute façon je veux quitter l’armée pour suivre les cours de l’INSAS avec Paul Paquay (exclu l’année précédente). Finalement, on transige : quinze jours de cachot et je m’engage à défendre la réputation de l’ERC au concours d’admission de l’École Royale Militaire. Je pourrai ensuite me désister et faire ce que bon me semblera.
Il n’existe pas de cachot à l'ERC, on m'en en bricole un dans un vestiaire. Quinze jours de bonheur, je ne dois plus assister aux rassemblements ni aux cours, on m’apporte mes repas, je peux dormir, étudier, lire tout mon saoul. Je me découvre doué pour la solitude. Elle ne me fera jamais peur. Quasi tous mes personnages seront des solitaires, fût-ce au sein de la foule.
Je remplis ma part du contrat, me classant dans les premiers au concours d’admission de l'ERM.

Entre-temps, mes parents m’ont prévenu qu’ils respectaient mon choix mais ne pourraient pas me payer les cours à l’INSAS, qu’il me faudrait gagner ma vie. J’avoue que j’ai manqué de courage. Mais j’avais déclaré solennellement que je ne mettrais plus un pied à l’École Militaire après le concours d’admission. Par fierté, j’ai donc opté en dernière minute pour la médecine militaire, sans l’ombre d’une vocation.
Un manque de courage dont je me féliciterai toute ma vie : j’aurais peut-être écrit de bons scénarios, imaginé de bons films, je n’aurais jamais eu l’entregent pour leur trouver un financement.
Quant à la médecine, j’ai découvert qu’elle me passionnait et qu’elle correspondait tout à fait à mon tempérament. Sans compter que je lui devrai la matière de mes premiers livres.
Enfin, la vie ne manquant pas d’humour, je deviendrai plus tard le médecin de l’École Royale Militaire. J’y resterai près de vingt ans.


Candidatures à l’Université de Liège de 1964 à 1967 dans le cadre de l'École Royale du Service de Santé.
Période ultra-scientifique. Je n’écris plus, ne lis plus guère.
Par contre, j’aime de plus en plus le jazz (Miles Davis, Coltrane, Archie Shepp), le blues (Sony Boy Williamson, Memphis Slim, Big Bill Broonzy, Lightnin’Hopkins), Brassens, Brel, Ferré, Nougaro.
Je découvre Dylan, Donovan, Joan Baez, les Rolling Stones, Ray Charles.
Festival de Comblain-la-Tour. Fréquentation du Mouf et du Jazz-Inn à Liège. Concerts de Jacques Pelzer, René Thomas…
Un copain écoute à longueur de journées la 5° et la 9° de Beethoven. Je n’ai jamais entendu de classique. Je suis subjugué, mais encore un peu réticent (“de la musique bourgeoise”).
Exploration de la Belgique en stop.

ERSS-01
Séance de dissection
ERSS-2
Beuverie de fraternisation
entre Wallons et Flamands de l'ERSS.

Fiançailles avec Monique au printemps 1966.
En septembre de la même année, tour de France en stop.
Au printemps 1967, je contracte une irido-cyclite de l’œil gauche. Elle deviendra chronique et handicapera dorénavant ma puissance de lecture. Elle déterminera en 1983 un glaucome qui devra être opéré puis récidivera en novembre 2002, entraînant la perte définitive de la vision de cet œil.

Fiançailles-2
Monique
Fiançailles
Fiançailles

Mariage le 2 septembre 1967. Voyage de noces en Italie, près de Rimini.

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Mariage (© Charles Conreur)

Doctorats à l’ULB de 1967 à 1971, Monique ayant un emploi au ministère… de la Défense. Installation à Etterbeek, 82 rue de Tervaete. À la demande de Monique, je me laisse pousser la barbe.
Frénésie d’exploration de
la musique classique. J’ai enfin un peu d’argent, j’achète des disques au hasard, en emprunte à la discothèque nationale. J’écoute aussi toujours beaucoup de jazz.
Je découvre le nouveau rock, Led Zeppelin, Jefferson Airplane, les Who, Janis Joplin, Jimi Hendrix…
En mai 68, bien que déjà sous-lieutenant, j’adhère aux groupuscules marxistes-léninistes, puis à TPT-AMADA, noyau de base qui donnera naissance au PTB. Les trouvant de plus en plus dogmatiques et coupés de la réalité, je les quitte en 71.
Lecture de Marx, Lénine, Marcuse, Reich, mais aussi Monod…
Je me force à lire le nouveau roman, qui m’emmerde prodigieusement (sauf Marguerite Duras et dans une moindre mesure Claude Simon). Je sais maintenant ce que je demande à la littérature : à la fois émotion, réflexion et vécu. Je dois sortir d’un livre autrement que j’y suis entré, sinon j’estime avoir perdu mon temps. Hélas, j'ai l'impression de le perdre plus souvent qu’à mon tour !
Rencontre en 1970, au sanatorium de Marcinelle, du médecin photographe Charles Henneghien, qui m’intéresse à la photo. En 1971, à la maternité provinciale de Namur, du gynécologue Willy Peers, qui m’impressionnera profondément.
Camping en Provence puis dans les Pyrénées orientales.
Durant les stages, j’aime la pédiatrie et la médecine interne, moins la chirurgie, pour laquelle mon œil me handicape. Mais je suis très habile de mes mains, notamment en petite chirurgie, on fait appel à moi pour les prises de sang, les perfusions, les intraveineuses difficiles.
En janvier 1971, je contracte une hépatite après m’être piqué avec une aiguille. Par bonheur, c’est une A.

Dinant
1968 – Région de Dinant
Canigou
1970 : dans le Canigou.



À la fin de mes études, j’apprends que trois places s’ouvrent en Afrique. Je postule et obtiens la troisième, au Rwanda. Je demande à suivre le cours de médecine tropicale à Anvers, au lieu de l’École d’Application du Service de Santé qui prolonge de quelques mois les études universitaires. On me le refuse. Je le fais quand même, brossant les cours militaires (du jamais vu), étudiant les deux en même temps. À l’examen militaire, on me pose une question exposée au cours, mais qui ne figure pas dans les fascicules. C’est le premier échec de ma vie.
De toute façon, le poste que je devais occuper au Rwanda est supprimé. La mort dans l’âme, je me retrouve en Allemagne, au QG de la 16° division à Neheim-Hüsten, avec un statut bricolé d'étudiant faisant fonction de médecin et une situation financière peu brillante. Je devrai représenter les examens l’année suivante.

Monique a quitté son emploi pour suivre l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles. Nous nous voyons un week-end sur trois. Je me plonge corps et âme dans l’exercice de la médecine et développe une approche psychosomatique.
Lectures de Freud, Jung, Charles Baudouin, l’antipsychiatrie…
Finalement, ça se passe mieux que je ne l’avais craint. Plusieurs officiers m’ont pris en amitié et m’aident à m’intégrer. Ma disponibilité fait pardonner une certaine indiscipline. J’apprécie l’atmosphère des manœuvres et la débrouillardise qu’elles exigent dans l’exercice de la profession. Ce seront des milliers de kilomètres en jeep, ambulance tout-terrain, hélicoptère.


Neheim-1
Terrasse de l'appartement de fonction, à Neheim-Hüsten
Neheim-2
Maison médicale et voiture de service

Découverte de l’Allemagne. J’essaie d’en tirer un roman. De cette tentative avortée restera la matière d’une nouvelle dans le recueil “La Croisée des Chemins” (1998, “Mac Donald’s, Lübeck”)
Découverte des Doors après la mort de Jim Morrisson. Elle ressortira dans deux nouvelles du même recueil (“Riders on the storm” et “The End”)
Voyages à Florence (ressortira brièvement dans l’épilogue de “L’Arbre blanc dans la Forêt noire”), en Yougoslavie d’avant le boom touristique (Dalmatie, Bosnie-Herzégovine), en Alsace.

Mostar
1972: le Vieux pont de Mostar
(avant le déferlement touristique)


Un poste se libère à Kitona, au Zaïre, à l’embouchure du fleuve. Je l’obtiens. Je pars le 18 septembre 1973.
Seul : Monique poursuit l’académie.

« Un pied, un seul, aventuré sur la passerelle, et c’est un mur à traverser. Mur de fournaise, d’incandescence et de senteurs (épices et fadeur, kérosène et décomposition végétale). Mur, aussi, d’indolente permanence, où le temps flotte et s’enroule sur lui-même. Et tandis que cillant à huit heures du matin, le 19 septembre 1973, englué dans une chape d’une formidable densité, qui pique aux yeux, fait gicler la sueur, hébète un cerveau engourdi par l’immobilité du vol, le coopérant pose sur le tarmac son pas de somnambule, il décrète que son univers a basculé (il est venu pour ça, tout le reste est prétexte).
Un sous-officier belge l’accueille (le coopérant est médecin militaire) avec un billet des lignes intérieures. Son avion est prévu pour midi mais dans ce foutoir quatre à cinq heures de retard sont la norme. Le coopérant reçoit en prime un numéro de téléphone en cas d’annulation, et l’argent pour un taxi puisque le téléphone ne fonctionnera pas. Or, le vénérable DC-4 décolle à l’heure précise. Le coopérant s’enfle de fierté, il est démiurge et grâce à sa présence plus rien ici ne sera jamais pareil (c’est aussi pour ça qu’il est venu).
Quelques désagréments qu’il lui faille affronter, le coopérant n’est pas guetté par le racisme. Ses parents et des maîtres inspirés ont banni le vocable de son éducation. Tous les hommes sont égaux, les cultures s’équivalent et sont complémentaires. Fort bien. Mais il est fier à juste titre d’un savoir médical et d’une éthique humaniste (compétence, dévouement !), et en plus de les mettre au service de la population, il compte les lui inculquer. Ce qui menace le coopérant, c’est donc le paternalisme, forme sournoise du racisme, qu’il récuse mais qui l’imprègne à son insu. Là sera son épreuve, laisser le quotidien briser ses illusions ou s’enfermer dans le carcan des fausses certitudes. Question d’intuition, saisir au bond le questionnement des rencontres, mais sans se perdre en elles. Rester lui-même, tout en laissant les autres lui révéler ce qu’il ignorait de lui-même. Devenir lui-même grâce au regard des autres, au regard porté sur les autres. »
(“Comment le coopérant est devenu écrivain”, nouvelle, Écriture 59, sous la direction de Marc Quaghebeur, 2002)

Kitona-1
Kitona, 1973
Kitona-2
Villa de fonction

Mon séjour à Kitona de septembre 1973 à janvier 1975 sera sans doute le moment le plus déterminant de ma vie. Mes derniers complexes d’infériorité disparaissent, ma révolte aussi (sauf lorsque le commandant de la base veut piquer des médicaments et que je parviens à l’en empêcher, frisant l’expulsion). Je travaille dix à douze heures par jour, six jours sur sept sans compter les permanences (responsable des services de médecine interne et de pédiatrie, cours à l’École d’Infirmiers Militaires, rédaction et frappe des syllabi). J’ai d’excellentes relations avec les trois sœurs infirmières flamandes, avec mes confrères zaïrois et avec les infirmiers. L’ambiance dans l’équipe est excellente.

Hôpital
L'hôpital de Kitona

Equipe médicale
L'équipe médicale
Sœurs
Les trois sœurs infirmières (flamandes) de la Foi, surnommées "Zusters van de Lever" par des coopérants fustigés pour leur amour de la Primus et du whisky.

Infirmiers
Infirmiers…
Infirmières
et infirmières,
tous et toutes plus ou moins modèles de personnages de
"L'Arbre blanc dans la Forêt noire"

Tata Philippe
Tata Philippe, remarquable infirmier de pédiatrie.
Jumeaux
Deux petits patients (jumeaux)

Juste après mon arrivée éclate la zaïrianisation. Le pays s’effondre lentement mais sûrement. Soigner est chaque jour plus difficile, mais jamais impossible. On réalise des miracles. Tous les personnages que je fréquente à l’époque apparaîtront sous une forme ou une autre dans mes écrits, surtout “L’ABFN", qui empruntera beaucoup aux situations et aux atmosphères.
Je m’amuse aussi avec mes collègues coopérants militaires et des amis coopérants belges et italiens de Muanda. On improvise des barbecues et des fantaisies culinaires, on danse le samedi soir à « la Cabane », j’aide des infirmiers à monter une troupe de théâtre. Quand je ne suis pas de garde le dimanche j’explore le Mayombe ou, en canot, la mangrove de l’embouchure.

Crique
Une crique dans la mangrove

Village mangrove
Hameau de pêcheurs dans la mangrove
(ABFN Ch. 20)

Python
Python tué dans la mangrove (Ch. 20),
qui finira en civet

Bande-1
La bande de Muanda, modèle de celle de Mambasa
Bande-2
"J'ai insisté pour flamber les bananes du dessert"
(ABFN Ch. 14)
Bande-3
J'ai encore ma guitare.
Plus tard, à Kinshasa, je l'offrirai au musicien Ray Lema.

Un ami m’a parlé de la mission de Vaku, dans le Mayombe. Je m’y rends avec lui. C’est le coup de foudre. J’irai régulièrement. Je sympathise avec les deux pères, Jean et Henri.

J’y rencontre une jeune religieuse infirmière, sœur Raymonde Nkongo. Elle tient à elle seule un hôpital sans médecin. Sa personnalité, son dynamisme, sa créativité, sa bonne humeur, sont impressionnants. J’éprouve pour elle une profonde admiration. Je l’accompagne un dimanche dans un village avoisinant où, avec l’aide financière de la mission elle a décidé les villageois à bâtir une maison pour deux jumelles légèrement handicapées. Je l’accompagne aussi dans son village natal, au plus profond du Mayombe, près de Kwimba, où vivent encore ses parents, ses grands-parents, des frères et sœurs. Tout cela trouvera sa place dans l’ABFN.
Nous discutons. Je découvre d’autres modes de pensée, un autre rapport au temps, une autre conception de l’efficacité.
« Je croyais le temps linéaire ; et l'enfilade des jours semblables, la succession de moments aussi prévisibles que riches de sens me paraissait le confirmer ; naïf que j'étais : le temps fonctionne comme un cœur, par systoles, diastoles, repos entre les phases. Le temps assoupi s'est réveillé.
Nous roulons sur les pistes les plus oubliées, recensons des villages fantômes surgis du temps où le Blanc était roi. Nous transportons de pleines remorques de maîtresses poutres, de briques patinées par le soleil et les intempéries ; nous dressons des plans, jetons des ponts ; volonté tendue des bâtisseurs, en marge d'un monde en voie d'effondrement. Dyana déborde de cette force vitale qui imprègne une Afrique en apparence assoupie, et qui d'ordinaire ne se révèle que par la luxuriance de la corruption. Dyana, c'est le pouvoir amplificateur de l'Afrique au service des grandes causes. Les Graal de l'avenir. Qui donc suis-je, élu du hasard, pour conseiller cette reine d'épopée, morose ministre des finances et de la raison ? »
(ABFN)
Plus tard, quand je me mettrai à écrire "L’Arbre blanc dans la Forêt noire", la mission de Vaku et la personnalité de sœur Nkongo s’imposeront à ma plume.

Vaku-1
La mission de Vaku…

Vaku-2
modèle de Vonzo dans l'ABFN
Henri
Le potager du père Henri

Jean
Le père Jean
Nkongo
Sœur Raymonde Nkongo…

Grand-père
… et son extraordinaire grand-père
Jumelles
Inauguration de la maison des jumelles

Vaku-4
Le frère Léonard appelle à la messe dominicale.
Si je garde en tête le désir d’écrire, je sens que l’heure n’est pas venue. J’engrange consciemment atmosphères, personnages, faits, langages… mais ne prends aucune note, préférant une imprégnation sans distanciation.
Par contre, je tape (sur stencils) des centaines de pages pour les syllabi des étudiants infirmiers.
Lecture de Proust, découverte de quelques écrivains africains (Camara Laye, Cheikh Hamidou Kane, Yambo Ouologuem, Valentin Mudimbe, Henri Lopez). Mais le désir de vivre surpasse celui de lire.


En septembre 1974, voyage avec Monique (qui a passé les vacances d’été à Kitona) dans l’Est du pays : Goma, parc de la Rwindi, traversée en vedette du lac Kivu, Bukavu, parc du Kahuzi-Biega. À Goma, rencontre d’Adrien Deschrijver, conservateur du parc du Kahuzi-Biega. Il nous pilotera à la rencontre des gorilles. Ses rabatteurs sont des Pygmées. Or, depuis quelques mois, Kitona héberge une centaine de Pygmées, originaires de tout le pays et enrôlés de force (en fait enlevés manu militari à leurs familles). Je suis leur médecin, j’ai appris à les connaître et l’un d’eux, que je soigne longtemps pour une pneumonie compliquée, me fournira plus tard le modèle de Musikita dans “La Lumière de l’Archange”. Je découvre qu’un des Pygmées de Kitona appartient à ce groupe, que sa femme a accouché depuis le rapt et qu’il ignore jusqu’à cette naissance. Mobutu a édicté l’interdiction absolue de prendre en photo les “premiers citoyens” du pays qui, selon les propres mots du “guide clairvoyant” doivent être désormais considérés comme des “citoyens tout court”. Ils me supplient de les photographier quand même. À mon retour, l’heureux père pourra enfin voir un portrait de son enfant et m’offrira, dans mon bureau, une danse de remerciement dont les murs de l’hôpital ont sûrement conservé les échos.


Monique-1
Séjour de Monique à l'été 74

Monique-2
Monique et le chat Ambiorix
Lion
"… aux lions, enfin, dont l'un, immobile, avait des allures de sphinx; et je me demandais si je pourrais résoudre son énigme" (ABFN, Ch. 79)

Gorille
Adrien Deschrijver et le gorille.
Pygmées
Pygmées du Kahuzi-Biega.
Nyirangongo
Le cratère du Nyirangongo, de nuit.
Un an plus tard, une éruption détruira l'abri où nous avons dormi.

Malheureusement, les relations entre la Belgique et le Congo se détériorent. En visite en Corée du Nord, Mobutu se voir offrir le matériel obsolète d’une ancienne division chinoise. Des instructeurs doivent venir former les Zaïrois à leur utilisation. On leur désigne la base de Kitona. Les Belges doivent la quitter d’urgence fin janvier 1975 ; en fait, Mobutu prépare une intervention en Angola pour installer au pouvoir le FNLA de Roberto Holden, escomptant, en guise de récompense, faire main basse sur l’enclave de Cabinda et son pétrole. Pour ce faire, il soutient un mouvement de résistance bidon, le FLEC de Ranke Franke, entraîné à Kitona par des instructeurs zaïrois eux-mêmes formés par les Belges ! À la demande de responsables du FLEC, j’ai d’ailleurs rédigé pour eux un embryon de programme sanitaire.

Je suis désigné pour Kananga. On me prévient qu’il n’y aura pas de logement disponible, que je devrai me contenter d’une chambre d’hôte à l’archevêché. Un C-130 viendra me chercher, ainsi que plusieurs autres. Je ne peux emporter que ma voiture (une 4L) et ce qu’elle parvient à contenir. Je la bourre de l’indispensable, parviens à vendre à vil prix quelques objets achetés bien cher seize mois plus tôt, et distribue le reste.

J’aurai à peine le temps de rencontrer l’archevêque Bakole, dont les récits m’inspirerons celui de Monseigneur Mpokota dans le chapitre 24 de l’ABFN. À peine arrivé, j’apprends que ma désignation est une erreur et que je suis remuté à Kinshasa. Il n’y aura plus de C-130. Je vends donc à vil prix la 4L et une bonne partie de son contenu pour me retrouver à Kin avec mes trois malles du départ. Là, on m’attribue une villa préfabriquée. Je dois tout racheter. Un an d’économies y passe.

Le travail à Kin (médecin du Centre Supérieur Militaire et “médecin chef de la coopération militaire”) est moins passionnant. Moins absorbant, aussi. Je meuble mes temps libres en enseignant bénévolement dans une école d’infirmières. J’effectue quelques remplacements.
La “brousse” me manque. Heureusement, je me lie d’amitié avec le jazzman et musicologue Benoît Quersin et sa femme Christine. Ils me font connaître le poète José Trussart (alias José Tairhumaine), le (futur) écrivain Didier de Lannoy, le directeur administratif de l’Académie de peinture, Roland Vandenboogaert, modèle du Marcel de l’ABFN. Par eux, je rencontre quelques artistes zaïrois, dont le musicien Ray Lema (modèle de Lemmie, qui fera plus tard son trou à Paris), à qui j’offrirai ma guitare, et la danseuse Kiki.

Ray
Ray Lema

Ray - Kiki
Kiki et Ray
Benoît
Benoît Quersin
Soirée benoît
Musiciens traditionnels
chez Benoît

Mon terme s'achève. Mon poste n’est pas reconduit et l’état-major a décidé de limiter à trois ans le séjour des officiers en Afrique. Malgré l’insistance des autorités zaïroises et de celle de la coopération militaire, la dérogation demandée m’est refusée.
La mort dans l'âme, je quitte le Zaïre le 18 septembre 1976.


Durant mon séjour, je bénéficiais de 3 semaines de congé tous les 6 mois. Et après le terme, j’ai droit à 6 mois de congé. J’en profite pour voyager avec Monique.
Londres. L’Est du Zaïre. La Tunisie. Athènes et le Péloponnèse. L’Espagne.
Nous résidons quelques semaines dans le Gers, pour commencer à retaper une vieille baraque achetée par Monique en copropriété avec un ami.
Du 1er janvier à la mi-mars 1977, nous parcourons l'Amérique latine (Mexique, Belize, Guatemala, Bogota, Pérou), utilisant les moyens de transport locaux. Le goût du voyage “à l’aventure” ne nous quittera plus. Rencontre dans le train entre le lac Titicaca et Cuzco du psychiatre d’origine bretonne Philippe Caillé, un des pères fondateurs de la thérapie familiale et systémique, et de sa femme Kari, qui resteront des amis.

Tunisie-1
Monique à la fenêtre, Tunisie (1975)

Tunisie-2
Balade dans le désert tunisien
Grèce
Cap Sounion, 1976
Grèce-2
Balade dans la montagne près d'Épidaure

palenque
Palenque (Mexique), 1977
Atitlan
Lagune de Catemaco (Mexique)
Gouache de Monique

Guatemala-1
Bus au Guatemala (1977)
Guatemala-2
Tikal
 "Ce matin, levé avant l'aube, je l'ai contemplée de la grande pyramide, ruissellement d'argent dans une brume légère, puis la distinction rose d'éléments épars au sein des ténèbres"
(ABFN, épilogue)

Atitlan
Camion-stop au lac Atitlan.

Chichicastenango
Chichicastenango, un an après le tremblement de terre.
Pérou-1
Arequipa (Pérou), 1977
Pérou-2
Forteresse de Sacsayhuaman, près de Cuzco.
En compagnie de Kari et Philippe Caillé.

Pérou-3
Marché de Chincheros
Pérou-4
Près d'Ayacucho,
peu avant les premières exactions du Sentier Lumineux.


Le 19 mars 1977, je prends mon nouveau poste, médecin chef de la 17° brigade blindée, à Siegen. Je n’ai pas tout à fait perdu le sens de la provocation : quand le moindre caporal s’achète une Mercedes ou à tout le moins une grosse Opel, mon arrivée en Wartburg fait sensation.

Le travail est intéressant et absorbant : consultations et visite aux familles, supervision de l’infirmerie centrale et de six détachements médicaux. Beaucoup de manœuvres, des milliers de kilomètres en jeep, ambulance et, de plus en plus, hélicoptère.
Je réapprends à vivre en couple ! Monique peint.
Avec un ami kinésithérapeute, j’entreprends l’étude de la médecine chinoise (week-ends organisés à Bruxelles par l’Association Française de Massage Chinois).

En mars-avril 1978, nouveau voyage de 5 semaines au Népal et en Inde (Katmandu, Bénarès, Khadjuraho, Gwalior, Agra, Jaïpur, Udaïpur, Ranakpur, Ellora, Ajanta, Bhopal, Sanchi, Delhi).
En août 1978, nous séjournons deux semaines en Norvège. À Oslo, nous bénéficions de l’hospitalité de Kari et Philippe Caillé.

Siegen
L'étude de l'acupuncture
(portrait par Monique Thomassettie,1978)

Oslo
1978, Oslo (avec Kari et Philippe Caillé)
Népal-1
Népal (1978)

Népal-4
Népal-2
Pashupatinath (Katmandu), le Temple d'Or…
Népal-3
… et ses ghats.

En contrebas, les fidèles se purifiaient dans la Bagmati. J'étais fasciné par les religions orientales... Je le suis toujours... Pas assez pour ne pas noter la ressemblance avec nos messes du dimanche, où l'on exhibe sa nouvelle robe... Tant la durée que la profondeur des ablutions diminuait avec la richesse du sari ; les femmes drapées de soie trempaient avec préciosité leur gros orteil dans l'eau, avant de se mettre au front la mouche rituelle, soigneusement assortie à la nuance de l'étoffe. Les pauvresses s'y vautraient des heures entières, en ressortaient ruisselantes, leurs formes moulées par le sari trempé, pour s'asperger les cheveux avec des vases de cuivre étincelant. Un saddhu couvert de cendres avait l'air de chercher sans fin un objet perdu dans le courant, avec les gestes machinaux d'un vieillard scléreux. Je me souviens d'avoir énoncé cette réflexion qu'il ne différait guère des singes autour de lui, affairés au même cérémonial. La jeune Newar qui partageait notre pique-nique a cloué la protestation sur les lèvres de Brigitt : « Tu as raison, c'est sa suprême ambition ! »

A.B.F.N. Ch. 65.

Inde-1
Inde (Agra, 1978)

Inde-0
Bénarès (Varanasi) au lever du jour…
Inde-2
… ses ghats

Inde-3
Inde-4
Ellora

Inde-5
Khadjuraho
Inde-6
Udaïpur, atelier de batiks;
entre artistes, on fraternise vite.

Inde-7
Le temple de Ranakpur,

“Impressionnés par la solennité du lieu, mais aussi par une étonnante simplicité qui semblait issue du foisonnement même des décorations, comme si ce foisonnement se faisait le reflet d'un ordre complexe, néanmoins serein, ils avaient senti une émotion très forte les empoigner, une sorte d'illumination, et ils avaient perdu conscience du temps, errant dans la forêt de piliers sculptés jusqu'au vertige, aux marbres desquels la lumière du jour, filtrée par des orifices invisibles, conférait des reflets de vieil ivoire. Assis en lotus, un prêtre, inlassablement, psalmodiait son mantra. Ils s'étaient installés près de lui, avaient rythmé leur souffle sur le sien...”
La Lumière de l’Archange.



Mais l’Afrique me manque. Pour mettre mes idées au clair, au retour d’Inde, j’essaie de coucher sur papier mes impressions et mes sensations en débarquant de l’avion à Ndjili.
Je comprends très vite que j’ai commencé à écrire un roman. Je ne me préoccupe pas de l’histoire, je laisse courir ma plume sans savoir où je vais, à partir de souvenirs et d’émotions, au présent, pour effacer au maximum la distance. C’est lent, je n’ai guère de temps, souvent je dois laisser puis reprendre plus tard, sans plus savoir où j’en étais. J’adopte vite la technique des chapitres courts, portant sur une anecdote, un élément visuel, une atmosphère. Quand je me sens bloqué, je relis et travaille la cohérence. J’écris au stylo, dans des cahiers. L’ouvrage en comptera 13, mais quand je quitterai Siegen en janvier 1979, je ne serai qu’au milieu du deuxième.

Entre les voyages en Inde-Népal et en Norvège, survient un événement qui va orienter le cours du roman à peine ébauché. Le 11 mai 78, des ex-gendarmes katangais (FLNC) venus d’Angola pénètrent au Zaïre à partir de la Zambie. Le 13, ils s’emparent de l’aéroport de Kolwezi. Le 15, la ville est entièrement occupée. Les pillages commencent, ainsi que les exactions envers les coopérants (exécution de Français).
Le 17 mai, je reçois un ordre d’avertissement, puis instruction d’être à l’État-Major de Bruxelles le 18 à 8h. du matin “pour un breafing, mais à tout hasard muni de l’équipement complet”. J’avertis le commandant de brigade, qui met une voiture à ma disposition. Je quitte Siegen à 4 h.  Dès notre arrivée, nous apprenons le départ imminent, mais sans savoir pour quelle destination. La matinée se passe en improvisation fébrile, constitution des stocks de médicaments, vaccinations des paras… Puis c’est le décollage dans des avions de la Sabena réquisitionnés (en chien de fusil, les pieds sur les kit-bags et les caisses), l’arrivée dans la nuit à Kamina, le reconditionnement du matériel. Nous apprenons que le 2° REP français a sauté peu avant la nuit en bordure de la ville, ce qui (à juste titre) fait craindre le pire. Les Belges décollent en trois vagues pour que la première soit à Kolwezi à l’aube. On me charge d’installer un dispensaire dans l’aérogare, puis d’aller évacuer les blessés à l’hôpital de la Gécamines (plus quelques légionnaires, dont le service médical n’est pas arrivé !) Ce que je découvre dans la ville nourrira la quatrième partie du roman.
Pour la petite histoire, je rencontre un médecin milicien para-commando du nom de… Luc Jouret. Il emprunte mon appareil photographique “pour quelques heures”. Malheureusement, il ne me le rendra qu’à l’issue de l’intervention. Dans le secteur de sa compagnie se situe la villa où a eu lieu le principal massacre de coopérants. Il en prendra des photos, que, de retour, je n’aurai pas la présence d’esprit de dupliquer avant de les lui envoyer avec le négatif. Elles joueront un rôle important dans les derniers chapitres, dont l’épisode de la villa. Je resterai épisodiquement en contact avec Jouret. Il me proposera même à Bruxelles une association homéopathe-acupuncteur, que j’aurai la bonne intuition de refuser. Puis il partira pour la province de Luxembourg, avant de fonder l’ordre du Temple solaire…

Kolwezi
Opération Kolwezi – Mai 78, sur l'aéroport de Kolwezi (à l'arrière-plan, les réfugiés)

En décembre 1978, je contracte une pancréatite virale. Elle passera à chronicité, déterminant un état de fatigabilité, une gêne douloureuse permanente au creux du ventre, qui ne me quitteront plus. Cette maladie sera une des sources du roman “Mama-la-Mort et Monsieur X”.


Fin janvier 1979, je rentre en Belgique pour devenir médecin en second de l’École Royale Militaire. J’avais bifurqué vers la médecine pour “ne plus jamais y mettre un pied après le concours d’admission” ! J’en deviendrai le médecin chef en 1983.
Juste avant le retour, nous achetons un grand appartement dans un beau et vieil immeuble, à Ixelles, 10 avenue Jeanne. Mais il est occupé par des nonagénaires, que nous n’avons pas le cœur de déloger. Installation dans un petit appartement avenue Milcamps. En août 1980, je recevrai  un immense duplex de fonction à l’ERM (1, rue Léonard de Vinci) en échange d’une présence quasi permanente.
Le moment de la mutation est heureux. Peu après mon arrivée, des officiers à l’esprit ouvert, dont certains que j’ai connus en Afrique, réorganisent l’instruction militaire des élèves. Il s’agira de former, non plus de bons exécutants, mais des leaders capables de se débrouiller en toutes circonstances. On me demande de mettre à profit mon expérience du terrain pour hausser le service médical de l’ERM au diapason, de sorte qu’il puisse appuyer des exercices de plus en plus complexes. Mes prédécesseurs passaient dix jours par année en manœuvres, je les porterai progressivement à treize semaines, participant à tous les exercices en Belgique et à l’étranger (Corse, Rwanda, Haute Provence), organisant une instruction en premiers soins de plus en plus poussée, aidé par une équipe d’ambulanciers enthousiastes, qui se voient enfin valorisés.

ERM
Médecin de l'ERM
Corse
Exercices dans le maquis et la montagne corses

Rwanda-2
Exercices au Rwanda (1987-1990)
Rwanda-1
Soins aux éclopés dans la brousse

Rwanda-2
Bivouac au cratère du Karisimbi
(Le biscuit militaire au lait concentré sucré,
dans le recueil collectif réalisé par Apolline Elter
Les Madeleines de nos Auteurs)

Rwanda-4
Et le sommet dans la brume.
Canjuers-1
Exercices au canyon de l'Artuby, Canjuers.
Canjuers-2
Exercice d'évacuation de blessés sous le feu

Canjuers-3
Après une nuit à désembourber la jeep,
se décrasser dans un ruisseau et repartir
Canjuers-4
Mise à profit des haltes pour lire Bauchau
(Riders on the storm, dans le recueil de nouvelles
La Croisée des Chemins)

Aumônier
Discussions épiques et partage de ration
avec l'aumônier
(Le Mess des Officiers)

Ambulancière
L'équipe médicale en stand-by dans les bois
Bureau
Cabinet médical improvisé
(camp d'Elsenborn)
Elsenborn
La Chambre glaciale du camp d'Elsenborn
où ont été écrites nombre de pages.

Après quelques mois d’abandon, je reprends épisodiquement mes cahiers.
Monique organise sa première exposition.
En 1980, après un séjour dans le Gers, durant lequel Monique s’est plongée dans la piscine de Lourdes (mais la relation de cause à effet n’est pas établie), elle tombe enceinte.
Séjour au lac de Côme durant la grossesse, où je profite
pour écrire de l’obligation de repos.
Véronique naît le 28 septembre 1980.

Côme-1
1980, Monique enceinte
au lac de Côme

Côme-2
Écriture
Naissance Véronique
28 septembre 1980, naissance de Véronique


En cumul au poste de médecin-chef de l’École Militaire, je suis désigné (et volontaire) pour une “fonction astérisquée”.
L’improvisation qui a régné au départ de l’opération Kolwezi fait en effet réfléchir certains d’entre nous : le Service Médical est trop orienté vers ses missions de temps de paix ou de temps de guerre classique. Le service médical para-commando est bien entraîné pour les interventions urgentes, notamment outre-mer, mais il n’existe pas de structure permanente pour l’appuyer au deuxième échelon. L’Antenne Chirurgicale d’Intervention Rapide (ACIR) est créée : deux chirurgiens, un anesthésiste, un généraliste tropicaliste, un infirmier préparateur de salle d’opérations, une ambulance tout-terrain chargée en permanence du matériel. Chaque fonction est dédoublée, chaque titulaire assure la permanence un mois sur deux. Je serai un des deux tropicalistes jusqu’en 1991. Nous avons des exercices conjoints avec les para-commandos. Mais je manquerai le coche : toutes les interventions (tremblement de terre en Algérie, évacuation des coopérants du Zaïre…) auront lieu quand mon confrère est de permanence.
En 1989, je suis à l'ULB une formation en médecine des catastrophes.
En 1990, durant la guerre du Golfe, nous sommes mis en état d’alerte, prêts à partir pour la Turquie si un deuxième front doit s’ouvrir ; je suis à ce moment chef de l’antenne. Finalement, nous ne partirons pas.
"En temps réel”, je décrirai l’ambiance de cette attente dans “Le Mess des Officiers”.
Après l’intervention, l’armée belge déploiera un hôpital militaire dans le Kurdistan irakien. L’état-major médical décide d’en confier le commandement à un officier non médecin. Je suis plus ancien que cet officier, il m’est donc impossible d’être son second. En guise de consolation, je suis chargé de donner une formation rapide en médecine tropicale aux confrères qui partent. Heureusement : ils seront confrontés à une épidémie de fièvre typhoïde dont aucun n’a l’expérience !
En 1991, l’État-major décide de remplacer par des jeunes les pionniers de l’ACIR. À quarante-cinq ans, tout à coup, je m’aperçois que les années ont passé. Confronté chaque mois d’août à une nouvelle levée de jeunes gens dont je partage les exercices, je ne m’en étais pas aperçu !

Peu avant, j’avais contribué à la fondation du groupe professionnel militaire d’Amnesty International Belgique, le deuxième au monde et le premier à avoir une existence officielle reconnue par l’état-major général. Nous incitons, et aidons des étudiants de l’ERM à mettre sur pied une semaine “droits de l’homme”, avec des stands d’ONG, un débat sur le droit humanitaire réunissant des militaires avec une grande expérience de terrain et des défenseurs des droits de l’homme.

Parallèlement à ces activités militaires, je poursuis l’étude de la médecine chinoise traditionnelle. J’ai achevé la formation de massage chinois et commencé à pratiquer l’acupuncture. Je décide de suivre la formation de l’Association Française d’Acupuncture à Paris. Je m’y rendrai chaque samedi d’octobre 1980 à juin 1983. J’y donnerai ensuite quelques cours, ainsi qu’à l’association anversoise “Oosterse Geneeswijzen” et à l’association néerlandaise “Nederlandse Vereniging voor Akupunktuur”.
On retrouve cette formation à plusieurs endroits de mon œuvre (par ex : ABFN, ch. 21)
Je consulte à domicile trois après-midi par semaine. Je m’oriente de plus en plus vers une approche psychosomatique globale. Elle influencera aussi mon écriture, dans la compréhension en profondeur des personnages. Mais je m’efforcerai toujours d’éviter la confusion entre roman et analyse psychologique. J’éviterai toujours aussi que des patients réels puissent se reconnaître. De nombreux copains officiers se sont ingéniés à mettre des noms sur les protagonistes du “Mess des Officiers”. Ils ont dû renoncer. Pourtant, chaque trait de caractère m’a été inspiré par quelqu’un. Je pense d’ailleurs être plus observateur qu’imaginatif. Ce qui confère peut-être la “densité” dont parlera Pierre Mertens à propos de l’ABFN lors de la remise du prix NCR.

Droits de l'Homme
Inauguration de la "Semaine Droits de l'Homme" à l'ERM,
organisée conjointement par un collectif d'élèves et le Groupe Professionnel Militaire d'Amnesty International.


Quand je trouve un moment creux, j’écris. La progression est lente, sinueuse, parfois j’ai envie d’arrêter, j’abandonne quelques mois, quand je reprends j’ai oublié le nom des personnages…
Mais à Noël 1983, le mot “FIN” est écrit. Les cahiers sont surchargés, rédigés sur les pages de droite, les pages de gauche encombrées de corrections dans plusieurs couleurs, il y a des renvois de page, des blocs de texte à déplacer… Je laisse dormir deux mois, puis je finalise dans un tapuscrit de près de 800 pages. Il est achevé fin avril 1984.
Ce sera le début d’une quête infructueuse d'éditeur, qui durera deux ans. Entre-temps, j’ai retravaillé le tapuscrit, puis, au printemps 1985, j’achète un Macintosh, qui vient d’être inventé. Je remanie profondément le texte pour le ramener à 550 pages. Sans plus de succès. Je décide de renoncer. J’ai commencé, puis abandonné, “L’Impasse de la Renaissance” pour entamer “La Lumière de l’Archange”, dont l’idée m’est venue au cours de vacances en Catalogne espagnole. Fin 1985, La Longue-Vue, toute jeune maison d’éditions, obtient le Rossel avec Jean-Claude Pirotte. Monique m’incite à y porter le manuscrit. Il gèle à pierre fendre. J’ai les lèvres tellement paralysées que je ne parviens pas à dire un mot à Charles de Trazegnies lorsqu’il m’ouvre la porte. Sans doute pris de pitié, il m’offre un café. Il lève les yeux au ciel en voyant le volume du manuscrit, mais me promet de le lire. Entre Noël et Nouvel An, il me téléphone : il a lu cent pages. Si tout le reste est du même niveau, il est preneur. Il me recontacte en janvier. Il a tout lu, il est d’accord, mais je dois couper cent pages. Il me faudra deux mois pour supprimer deux chapitres anecdotiques et toutes les transitions entre les chapitres et entre les paragraphes, ce qui accroît la densité de l’ouvrage et influencera mon écriture ultérieure. En mai 1986, il marque son accord pour la version définitive. Monique peint un tableau pour l’illustration de couverture.
Mais la Longue-Vue est mal diffusée, le Rossel n’a pas rapporté ce qu’escomptait Charles de Trazegnies et l’argent fait défaut. Nous n’avons pas signé de contrat, la parution est remise de trimestre en trimestre. Finalement, l’ouvrage paraîtra en septembre 1988, plus de deux ans après son acceptation, et… à compte d’auteur !
L’insuccès est total : un article (dithyrambique tout de même) dans un toutes-boîtes d’Arlon, quelques-uns dans des revues médicales ou africaines, quelques entrefilets (dont un articulet quasi méprisant, dans Lectures, une démolition au bazooka dans la revue nationaliste wallonne Toudi, qui pourfend entre autres l’invraisemblance des situations (!) Il est vrai que deux personnages de coopérants wallons sont quelque peu brocardés. Seule reconnaissance de poids : Jean-Paul Hecq, de la RTBF, me consacre une heure d’émission “Rencontre” et sort de sa neutralité d’intervieweur pour dire le bien qu’il pense du livre. Mais aucun écho dans Le Soir, La Libre, ni même Le Carnet et les Instants.
Je refoule ma déception. “La Lumière de l’Archange” avance bien, c’est le principal.
En octobre 1989, Charles de Trazegnies m’apprend que je suis finaliste du prix NCR, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Dans la foulée, Anne-Marie La Fère m’invite pour son émission à la RTBF. Elle est membre du jury. Je lui demande si les autres finalistes sont aussi invités. Elle a un geste évasif et un petit sourire. Je me prends à espérer. Entre la nomination et la délibération finale, Anna Géramys, l’une des finalistes, décède. Nous ne sommes plus que quatre, avec Jean-Claude Bologne, Alain Berenboom, Samuel Szykes.
La proclamation a lieu le 1er décembre au Botanique, au cours d’une émission radiophonique en direct. C’est éprouvant, nous ne connaissons pas le verdict, l’émission dure plus de deux heures, interviews, lectures, musique… Enfin, Pierre Mertens proclame le résultat. Je suis tellement bouleversé que je ne parviens à rien dire pour remercier le jury…

NCR-01
Émission de radio à l'issue de laquelle
sera remis le prix NCR
NCR-2
Comme les convoyeurs, les nominés attendent
(de G à D: Alain Berenbaum, Samuel Szykes,
Gérard Adam et Jean-Claude Bologne)

NCR-3
Proclamation du prix par Pierre Mertens,
président du jury.
NCR-4
Réception, où je fais la connaissance
de l'écrivain et journaliste Michel Lambert.

La Lumière de l’Archange est achevée, la Longue-Vue toujours aussi désargentée. Je pense qu’avec l’aura (toute relative en France) du NCR, je trouverai facilement un éditeur. Il n’en est rien, les refus se succèdent. À la mi-91, j’apprends qu’une Belge a ouvert une maison d’éditions en Suisse et cherche de bons manuscrits. J’envoie donc l’ouvrage à Luce Wilquin, qui accepte rapidement. Il paraîtra en février 92 et sera finaliste du prix Rossel.
Entre-temps, je me suis amusé à écrire un recueil de “bâtons rompus”, Le Mess des Officiers, l’ouvrage où je me livre le plus. La Longue-Vue le publie à l’automne 1991… toujours à compte d’auteur.


Dès lors, j’entre dans une période d’écriture intense. Les livres se succèderont jusqu’en 1998 au rythme d’au moins un par année, toujours chez Luce Wilquin, à l’exception d’une plaquette sur la peinture de Monique, parue au Snark… juste avant sa faillite (Nous en rachèterons le stock !). Après une interruption de trois ans, L’Impasse de la Renaissance, mon dernier roman, qui aurait dû être le deuxième, paraîtra en 2001.
Je fréquente peu les milieux littéraires, je reçois peu d’invitations. Après le NCR, la librairie “Quartier Latin” (le nom choisi pour une librairie subsidiée par la Promotion des Lettres belges est révélateur) a sur ses tables les quatre autres finalistes mais pas L’ABFN, lauréat du prix. Lors de ma nomination au Prix Rossel, les quatre autres nominés, publiés à Paris, sont exposés dans la vitrine de la librairie Rossel, mais La Lumière de l’Archange n’est même pas en rayons.
Heureusement, quelques écrivains, et non des moindres, suivent fidèlement mon œuvre et m'encouragent: Pierre Mertens, Michel Lambert, Michel Joiret, Daniel Simon, Jacques De Decker un peu plus tard. Également le critique Pierre Maury…


Présentation-1
1994: présentation par Michel Joiret
au "Vers à Soif"
Présentation-2
1996: Foire du Livre de Bruxelles
Présentation-3
1996: Été du Livre de Metz
(avec Anne-Michèle Hamesse)
Présentation-4
1997: présentation (mais où et de quoi ???)

Pendant que je m’occupe des militaires, de ma consultation d'acupuncture, de mon écriture, Monique, après une interruption durant la première année de Véronique, développe une créativité picturale de plus en plus orientée vers le symbolisme. Les expositions se succéderont régulièrement à partir de 1986.
Elle continue aussi d’écrire, de la poésie et des contes symbolistes, auxquels viendront s’ajouter du théâtre et des romans épistolaires. Un premier livre paraît en 1989. D’autres suivront sans discontinuer.

Véronique étudie le violon depuis l’âge de cinq ans. Elle fera aussi plus tard du piano. Elle joue dans un orchestre à cordes pour enfants puis pour adolescents et adultes amateurs, encadrés par des professionnels (Orchestre Rigaudon, Orchestre de Chambre de la Néthen). Une violoniste en herbe apparaîtra donc dans L’Impasse de la Renaissance.

En 1983, un glaucome se développe à l’œil gauche. Les médicaments n’arrivant pas à le juguler, je suis opéré en janvier 1984. Le champ visuel reste amputé des deux tiers.
En 1986, je fais une crise plus sévère de pancréatite. L’alcool m’est désormais interdit. Je n’en ai jamais été grand consommateur, mais j’aime un verre de bon vin. Durant cinq ans, je n’en boirai plus une goutte. Ensuite, je m’accorderai un verre par semaine. Ascète sans l’avoir voulu, avec une maladie qui garde en bonne santé, le principe taoïste me plaît.

Nous n’avons plus que des voyages compatibles avec les vacances d’un enfant : mer ou montagne, sable, jeux… Majorque, Landes, Alpes, Eiffel… Un séjour dans les Corbières a donné sa forme définitive à La Lumière de l’Archange. Un autre dans le Vercors inspirera la première des trois longues nouvelles du Chemin de Sainte-Eulaire. La nouvelle Oostbroek et Prométhée figure parmi les dix finalistes du prix “Radio-France-Internationale & ACCT”. Ce sera aussi plus tard le cas avec une autre nouvelle, Entre Staline et Jésus-Christ (recueil La Croisée des Chemins), inspirée par un stage au sanatorium de Marcinelles durant mes études.
Charles de Trazegnies veut publier un ouvrage où des auteurs pour adultes s’essaient à un récit pour enfants. Ma contribution ne lui convient pas (écrite plutôt pour des adolescents). Elle dormira dans un tiroir, puis j’en tirerai Marco et Ngalula, que je présenterai quelquefois dans les écoles après sa réédition dans la collection “Zone J” de Labor.
Une nouvelle commandée par un collectif qui milite pour le droit de mourir dans la dignité ne leur convient finalement pas. Amplifiée, elle deviendra le roman Mama-la-Mort et Monsieur X.
Profitant de classes vertes de Véronique, un passage par Étretat est l’occasion de deux étranges moments de dépersonnalisation, avec perception de la globalité de l’être et de l’univers. Elles seront à l’origine du roman Le Vol de l’Oiseau blanc, après un second séjour en solitaire pour des repérages. C’est mon seul roman qui se situe en un lieu bien identifiable.
Une semaine à Venise sera aussi brièvement évoquée dans Le Mess des officiers. Par contre, une semaine à Prague en 1993, profitant d’une tournée de l’orchestre Rigaudon en République tchèque, reste dans mes cartons malgré toutes mes velléités d’en tirer parti.

Véro-Hélène
1987: Véronique et son professeur de violon,
Hélène Lieben

Rigaudon
1991: concert de l'orchestre Rigaudon
sous la direction d'Alain et Benoît Meulemans
Pause-café
1992: pause café pendant le jardinage.
Piano
1992: Véronique à son piano.
Couple
1994: Aux noces d'or de mes parents.
Violon-2
1998: Véronique a obtenu la médaille d'académie.
Concert avec son professeur de piano,
Laurence Mekhitarian.


En 1991 éclate la guerre en Yougoslavie. La Belgique participe à la Force de Protection des Nations-Unies, dans la Baranja croate, puis en Bosnie. Je ne fais plus partie de l’ACIR, et d’ailleurs mon expérience de tropicaliste n’y serait guère utile.
Monique et moi étions passés à Sarajevo lors de notre voyage en Yougoslavie de 1972. Nous avions aimé les paysages et les quelques contacts avec la population. Je vis mal qu’on puisse se battre en Europe dans la dernière décennie du XX° siècle. Il me semble qu’on devrait faire plus. Je signale aux copains qui désignent les médecins pour les missions que je suis volontaire. En principe, je suis d’un grade trop élevé (lieutenant-colonel), mais au printemps 94, je suis désigné pour la mission de transport Moving Star V.
Après une préparation à Heverlee, Stockem et Leopoldsburg, nous partons le 5 avril. La Bosnie nous accueille par une tempête de neige. Quelques jours plus tôt, Croates et Musulmans ont signé leur énième cessez-le-feu et essaient de faire front contre les Serbes. Nous sommes casernés à Šantići, un faubourg de Vitez, mais parcourons inlassablement tout le territoire de la future Fédération Croato-Musulmane pour acheminer de la farine, de l'huile, des médicaments, des poêles à bois…
Faute de mettre fin à cette guerre, nous devons empêcher les Bosniens de tout à fait mourir de faim et de froid.
Le lendemain de notre arrivée, nous apprenons le massacre des dix collègues au Rwanda. J’avais connu le lieutenant Lotin. Un coup pour le moral, d’autant que les Serbes, juste après, attaquent Goražde. Par miracle (et surtout grâce à l’insistance lourde des Américains), le cessez-le-feu croato-musulman tient.

« Durant plus de quatre mois, entre avril et août 94, j'ai accompagné en tant que médecin militaire des convois de la Forpronu qui, à partir de la côte dalmate, ravitaillaient les villes de Bosnie centrale, et plus particulièrement Tuzla.
Mission de routine: Croates et Musulmans venaient de signer un cessez-le-feu et négociaient leur future Fédération. Le plus atroce de l'agression serbe était passé; les fronts stabilisés, la Bosnie s'installait dans une "drôle de guerre" qui dure toujours, et risque de se perpétuer sans plus émouvoir un Occident saturé d'images.
Durant ces milliers de kilomètres, tandis que défilaient sous nos yeux les ruines des cités ou les villages bucoliques traversés par les pistes où nous rejetaient les routes minées, les ponts sautés, les lignes de front tortueuses, m'ont tyrannisé deux sentiments contradictoires, un impérieux besoin de dire, un interdit non moins puissant. A la fois je voulais donner chair à ce que j'observais, ce que je percevais, ce que j'apprenais, et je me sentais dans la peau du voyeur honteux surprenant des scènes intimes où il n'avait pas de place.
J'ai fini par m'abandonner. »
(Introduction à La Route est claire sur la Bosnie)


Bosnie-1
Arrivée: la piste de la Ljubuša dans la neige
Bosnie-2
Des milliers de kilomètres en ambulance
derrière les camions, dans la neige…
Bosnie-3
…la canicule et la poussière…
Bosnie-41
… la pluie et la boue…

Bosnie-5
…la montagne…
Bosnie-6
… "le ferry" du Génie militaire slovaque suppléant les ponts sautés sur la Neretva.

Bosnie-7
Il y a des accidents…
Bosnie-8
… et des pillages pendant les accidents…
Bosnie-9
… d'interminables attentes qu'un bombardement,
quelque part, daigne s'achever.

Bosnie-10
Nous longeons les traces de combats déments…
Bosnie-11
… Mostar en ruines et privée de son pont…
Bosnie-12
… les vestiges d'Ahmići, où des extrémistes croates ont perpétré
le plus effroyable massacre de villageois musulmans en Bosnie centrale…

Bosnie-13
… Sarajevo, ses allées dévastées.
Bosnie-14
Quand on ne roule pas, j'assure la permanence médicale au cantonnement (préfabs, tentes et sacs de sable)…

Bosnie-15
… les consultations dans la tente-infirmerie…
Bosnie-16
… un rappel des premiers soins et des exercices d'évacuation de blessés…

Bosnie-171
… Je rends visite aux confrères croates qui ont improvisé un hôpital dans l'église franciscaine de Nova Bila…
Bosnie-18
… Et quand tout ça est fait, je rédige mon carnet de bord et j'écris des nouvelles.

Mais aussi: enregistrer des cassettes pour Monique et Véronique, étudier ce qui s'appelle encore serbo-croate, échanger quelques missives avec Pierre Mertens, Michel Lambert, François Emmanuel, se baigner dans une piscine bricolée avec des sacs de sable et des bâches ou prendre un "café" (bêêêk) au bar extérieur décoré avec des filets de camouflage blancs prévus pour opérations polaires (les logisticiens ne se sont jamais demandé à quoi elles pouvaient nous servir en Bosnie!)
De retour à Bruxelles, mon roman Mama-la-Mort et Monsieur X, paru le mois suivant (amplification d’une nouvelle inaboutie, inspiré par ma pancréatite et la personnalité de deux anciens professeurs), est un nouvel échec. Mais je commence à prendre mes distances avec le succès (ou plutôt l'insuccès) littéraire.

Pierre Mertens insiste pour que je publie mon carnet de bord après l’avoir adapté. Je préfèrerais travailler aux nouvelles commencées sur place, mais je m’exécute. La Chronique de Šantići paraît au printemps 95. La revue “Coopération” de Lausanne lui consacre la moitié de ses pages. En Belgique, il faudra attendre des mois pour quelques articulets, alors qu’une fade plaquette commise par un Casque bleu français à la langue de bois – mais publiée à Paris – obtient des recensions dans toute la presse. Le recueil de nouvelles La Route est claire sur la Bosnie sort deux mois plus tard, sans faire plus de vagues.
Tout de même, lors de l’invasion et du massacre de Srebrenica, la RTBF m’interviewe. Jacques Sojcher me demande une contribution pour le volume "L’Ange exterminateur", consacré aux génocides (Le cauchemar de l’ex-Yougoslavie), et Claire Lejeune une communication lors d'un colloque consacré à Charles Plisnier et l’engagement en littérature. Je ne me sens pas théoricien mais j’accepte. Ce sera Engagez-vous, qu’ils disaient ! (Cahiers Internationaux de Symbolisme). Pour la première fois, je m’y interroge vraiment sur mon écriture.

Je donne aussi quelques conférences sur la Bosnie dans des cercles privés ou des écoles.
Je continue à lire, à essayer de comprendre pourquoi on nous a envoyés là-bas faire de la figuration en nous interdisant d’intervenir, alors que l’Occident – il le prouvera fin 1995 – pouvait siffler la fin quand il le voulait.
« Bruxelles, lundi 28 novembre.
Plus de trois mois, déjà! Tâtons des retrouvailles. Trois semaines de congé, une autre de manœuvres, la sortie d'un nouveau roman, avec ses espoirs et ses désillusions. Puis la routine, déambuler dans les rues, faire son choix dans les rayons des grandes surfaces, regarder à droite aux carrefours et stopper aux feux rouges, ne plus rentrer la tête aux éclats d'échappement.
Je me demande encore ce que j'allais chercher là-bas. Je sais n'y avoir pas offert grande aide, n'y avoir pas compris grand chose. Si je n'y ai pas trouvé l'aventure, je m'y suis débarrassé de restes d'utopies, la fonction civilisatrice de l'intelligence, l'altruisme de la culture, le pouvoir modérateur de la religion, une ouverture que libérerait la prospérité. Il est aussi des cultures qui avilissent, des intelligences dévastatrices, des religions qui incitent au rejet, des prospérités qui engendrent l'égoïsme. Évidences, mais que je me refusais à regarder en face.
Je n'ai été personnellement témoin d'aucune atrocité, hormis les ruines qui les signent. Je n'ai pas interrogé les femmes dans les camps, les rescapés des massacres, les réfugiés poussés à travers les champs de mines. D'autres l'ont fait; je les ai lus. Je n'ai pas vu d'affamés, pas même de malnutris. Pour reconstituer l'horreur, j'ai dû confronter les dires et les lectures à mes souvenirs de Kolwezi.
Alors, pourquoi ne suis-je plus le même, au point que mes proches me font observer que j'ai le rire moins facile, que je reste plus souvent que jamais tourmenté par mes ruminations?
Trois questions me taraudent: pouvions-nous empêcher «cela», «cela» peut-il se terminer, et surtout, «cela» peut-il faire tache d'huile chez nous? Je mâchonne des bribes de réponse, dont aucune ne m'apporte l'apaisement. » (La Chronique de Šantići)


Pierre Mertens m'envoie un médecin de Sarajevo, Esad Bučuk, qui joue les commis voyageurs de la cause bosniaque. Je l’aide à traduire en français son opuscule Sarajevo, la ville oubliée, qui sera publié par le Rotary-Club de Bruxelles. Mais je claque la porte de l’Association Belgique-Bosnie qu’il essaie de fonder, parce qu’il me reproche d’avoir mis en cause Izetbegović dans un article.


Entre 1994 et 1998, le prince Laurent, avec qui j’avais sympathisé durant son passage à l’ERM, me demande d’intégrer l’équipe qu’il réunit pour un projet appelé “Chantiers de la Solidarité”, qui consiste en la réfection, par des jeunes en décrochage social, de la gare de Laeken en vue d’en faire un centre culturel. Le projet n’aboutit pas. Il m'emmène aussi aux gorges du Verdon avec une poignée de collaborateurs venus de tous horizons, rencontrer Guy Gilbert en vue de travailler sur un livre collectif consacré à des expériences d’amélioration concrètes de l’environnement. Le projet n’ira pas plus loin.

Avec Jacques Cels et Vincent Magos, je fonde en 1996 l'éphémère "Groupe Uylenspiegel", qui tente de s'interroger sur les causes du mépris où sont tenus les écrivains belges publiés en Belgique, tant par le public que par les milieux littéraires; pourquoi une écrivain renommée, membre du jury Rossel, déclare publiquement qu'elle n'a jamais lu et ne lira jamais un ouvrage publié par Luce Wilquin, puisque de toute façon ils ne peuvent qu'être inférieur à ceux publiés à Paris (Aïe la déontologie); pourquoi telle maison d'édition parisienne voit systématiquement ses ouvrages d'écrivains belges achetés par la promotion à un nombre d'exemplaires sans commune mesure avec les ouvrages des éditeurs belges; pourquoi les recensions, même élogieuses, de nos livres dans la presse, arrivent trop souvent lorsqu'on a épuisé la production parisienne, alors que les ouvrages ne sont déjà plus sur les tables des libraires…
Le groupe Uylenspiegel n'aboutira guère qu'à une meilleure formulation des questions. Les conclusions en seront publiées par la Revue Générale, juste avant la dissolution du groupe.

Par l’intermédiaire d’Esad Bučuk, j’ai pris contact avec l’ASBL Mode Est-Ouest, fondée par Spomenka Džumhur, une Bosnienne qui vit à Bruxelles depuis trente ans, avec pour objectif social de venir en aide aux réfugiés d'ex-Yougoslavie, sans distinction de nationalité, en leur proposant des cours de français, des activités culturelles dans ses locaux du WTC, une aide dans leurs démarches administratives. J’y suis des cours de croate donnés par le poète bosno-croate Tomislav Dretar. Un jour qu’il vient à la maison, il tombe en arrêt devant les tableaux et les poèmes de Monique. Il décide de traduire L’Ange Diagonale, premier volet de son recueil Triptyque.
Après la guerre, l’ASBL s’oriente vers la traduction et la publication d'auteurs belge en serbo-croato-bosniaque. Elle reçoit une aide de la Promotion des Lettres et propose d’intégrer 
dans leur programme L’Ange Diagonale ainsi que La Route est claire sur la Bosnie (qu'a commencé à traduire Mevlida Karažda, une intellectuelle bosnienne blessée durant le siège et évacuée à Lille; traduction reprise par Spomenka). Jean-Philippe Toussaint, Eugène Savitzkaya, Pierre Mertens, Caroline Lamarche, Nicole Malinconi, Amélie Nothomb, Michel lambert et François Emmanuel intègrent la collection, qui prend fin en 2003.
Je m’implique dans l’ASBL. Nous décidons de traduire aussi des écrivains de là-bas. Ce sera d’abord Marjan Gruban, auteur de textes brefs, réfugié à Anvers. Puis La Mort au Musée d’Art moderne, d’Alma Lazarevska, une des écrivaines les plus en vue de Bosnie, qui n’a pas quitté Sarajevo de tout le siège. Mais il est impossible de leur trouver un éditeur. Une directrice de collection chez Robert Laffont, navrée, me dit au téléphone “Vous seriez venu avec ça il y a trois ans, nous le publiions en urgence ; maintenant, plus personne ne s’intéresse à la Bosnie”. Nous décidons donc de publier nous-mêmes. Le projet devra attendre 2002. Grâce à Joëlle Baumerder et à la Maison du Livre de Saint-Gilles, Alma sera présentée à la Foire du Livre de Bruxelles en 2003. Jean-Pol Hecq consacrera une émission radio à l’ouvrage, dont il se vendra… une vingtaine d’exemplaires.
D’autres livres seront traduits sans trouver d’éditeur : l’extraordinaire roman de Zilhad Ključanin Shéhid, son autre roman Étreintes d'Eau, le roman d’Alma Lazarevska Sous le Signe de la Rose,…  Le recueil de poèmes de Tomislav Dretar Douleur, rhapsodie tsigane, paru initialement en version bilingue rrom-croate, sera publié en version bilingue français-croate aux éditions Chloé des Lys. Mode Est-Ouest publiera encore en 2008 la traduction du recueil d’Admiral Mahić Gardons la Tête froide! et le poète sera l’hôte remarqué du 5° Festival de Poésie Wallonie-Bruxelles à Namur. Aussi, en 2009,
le recueil de nouvelles de Dražen Katunarić Le Baume du Tigre puis le recueil de poèmes de Tomislav Dretar Aux Portes de l'Inaccessible.
Entre-temps, en coordination avec l’ASBL Écoliers du Monde, Mode Est-Ouest a organisé en juillet 2001 la partie littéraire de la “Semaine Belge de Bosnie”, qui voit Julos Beaucarne chanter à Sarajevo. Eugène Savitzkaya, Monique et moi-même sommes présentés à Tuzla, Zenica, Sarajevo, Konjic. Suite à des problèmes de santé, Pierre Mertens a dû renoncer au voyage. Interviews à la radio et à la télévision. Je donne une conférence sur l’engagement en littérature au “Vijeće Kongresa Bosanskih Intelectualaca”. Admiral Mahić a découvert la poésie de Monique et s’en fait le thuriféraire. Durant la présentation à Sarajevo, tandis qu’elle parle de la spiritualité dans son art, le muezzin de la grande mosquée Gazi Huzrev Bey se met à chanter, signe pour toutes les religions du syncrétisme bosnien que ses paroles sont bénies par Dieu. Tous les poètes présents lui font fête. Elle sera en 2004 le premier poète belge invité aux “Sarajevski Dani Poezije”, prestigieux festival de poésie s’étendant sur une semaine.

MEO-1
Présentation par Jacques De Decker
à Mode Est-Ouest, avec Esad Bučuk
MEO-2
Journées Belges de Sarajevo. De G. à D: le poète bosnien Admiral Mahić, Monique, le directeur de la galerie Mak, Eugène Savitzkaya, G.A.

MEO-3
2003: présentation de l'écrivain bosnien Alma Lazarevska
à la Foire du Livre…
MEO-4
… et dans des librairies, à Bruxelles et Paris (ici en compagnie de Spomenka Džumhur et, à droite, de l'écrivain français Sophie Kepes.



En 1997, l’armée belge suggère aux officiers de plus de 50 ans de partir “en disponibilité” avant l’âge de la retraite. Je fais partie du lot. Je quitterai l’École Militaire fin décembre et nous nous installons dans l’appartement acheté en 1979. L’arrière de l’immeuble donne sur le parc de l’ULB.
J’exercerai durant 8 ans une fonction de médecin-conseil aux Mutualités Socialistes du Brabant. Travail ingrat, routinier, mais qui me permet de mieux connaître les milieux d’immigrés constituant une bonne partie des affiliés.


Nous avons recommencé à voyager. Irlande (1999), nord de l’Italie (2000), Bosnie (2001), sud de l’Inde (2002, voyage d’autant plus intéressant que le 11 septembre et les menaces de guerre au Cachemire avaient fait annuler tous les groupes touristiques et que nous étions quasi seuls étrangers sur les sites visités), Maroc (2003, l'attentat de Casablanca ayant lui aussi chassé nombre de touristes), Cyclades (2004), Croatie (2005), Croatie et Bosnie (2006, seul)

Irlande
Irlande

Vérone
Vérone
Kanchipuram
Kanchipuram

Mahabalipuram
Mahabalipuram
Maroc
Maroc (sources d'Oum-er-Rbia)
Paros
Paros (sentier byzantin)

Porec
Poreč
Trogir
Rovinj (où je retrouve Dario,
notre interprète durant la guerre)

Varazdin
Varaždin, en compagnie de l'écrivain croate
Dražen Katunarić
Travnik
Travnik, pèlerinage à la maison natale
d'Ivo Andrić
Ceman
Rencontre avec le hodja Ćeman Effendi,
truculent personnage (malgré lui)
du roman Shéhid de Zilhad Ključanin.

Mostar
Et bien sûr, le "nouveau Vieux pont" de Mostar,
merveilleusement restauré ("encore plus beau et encore plus… vieux qu'avant", disent les Bosniens, grand amateurs d'autodérision).
La cigarette a tué mon père en 1998. Je la hais, et avec elle tous ceux qui par appât du lucre conditionnent les adolescents, de plus en plus jeunes, à l’illusion que l’esclavage du tabac est symbole de liberté (L’Écrivain et la Mort, in La croisée des Chemins).

Monique a laissé la peinture de côté en 2000, pour ne plus faire qu’écrire. Elle a publié à ce jour plus de trente titres.
Véronique a quitté la maison à dix-huit ans. Elle a étudié le violon au conservatoire mais s’est arrêtée après son deuxième prix, comprenant qu’elle ne voulait pas passer sa vie à jouer de la musique classique ou encore moins à enseigner le violon dans les académies.
Après plusieurs expériences professionnelles, elle est devenue Miss Fitness Belgique, médaille de bronze aux championnats d’Europe et du monde amateurs. Elle est monitrice dans une salle de fitness. Elle joue pour son plaisir dans "État groupal", un groupe de rap.

Fitness
Premier concours de fitness
Etat groupal
État groupal en concert

À l’automne 2001, paraît L’Impasse de la Renaissance, un long roman dont l’idée de départ m’est venue en 1984, que j’ai commencé en 1986, abandonné puis repris à de multiples reprises, et qu’une meilleure connaissance des immigrés maghrébins m’a permis d’achever. Je le considère comme la plus aboutie de mes œuvres et, cette fois, j’en attends vraiment quelque chose.
C’est un échec cuisant,
très peu d'échos hormis un excellent article de Jacques De Decker dans Le Soir. 95 exemplaires en seront vendus.
Quelques jours après la remise du prix Rossel, je rencontre un membre du jury, que je connais bien. Je comprends que, non seulement il n'a pas lu l'ouvrage, mais qu'il ignore jusqu'à son existence.


Je traverse alors une crise philosophique et psychologique. J’ai l’impression d’être un trapéziste qui a bien pris son élan mais n’a pas trouvé la main à laquelle s’accrocher et tombe, tombe…
Par ailleurs, la littérature me semble se muer à toute allure en book-bizness et ne plus rien exprimer d’essentiel. Pire, que vouloir traiter de thèmes essentiels intégrés à l’actualité est considéré comme ringard. Je prends conscience qu’un “projet littéraire” de témoignage, comme le mien, ne peut plus y trouver sa place. Tout ce qui tourne autour de la littérature belge, y compris la Promotion des Lettres, m’apparaît envoûté par Paris et ses bulles intellectuelles qui me semblent dénuées d’intérêt. Pour paraphraser ce qu’on disait naguère en Italie du PCI, “Je ne peux rien sans Paris, je ne peux rien à Paris, je ne peux rien contre Paris”.

Je décide donc, en décembre 2001, de mettre un terme à la publication de mes œuvres et de ne plus désormais écrire que pour moi. Je ne ferai que trois entorses à ce contrat moral passé avec moi-même : un texte promis à Marc Quaghebeur pour la revue Écriture 59, un autre demandé par Carmelo Virone en soutien aux membres du Collectif contre les expulsions, et un pour le faux “Carnet et les Instants” publié à l’occasion du départ du même Carmelo Virone.
De 2001 à 2003, je ne ferai plus que traduire. Puis, à la Toussaint 2003, je me remets à écrire. Plusieurs œuvres sont aujourd'hui achevées.

À l’automne 2002, le glaucome reprend, galopant. Trois opérations en une semaine seront impuissantes : je perds complètement la vision de l’œil gauche et il subsiste des névralgies ophtalmiques inhibant la lecture. L’écriture, heureusement, n’est pas trop handicapée, si ce n’est pour me relire : je laisse beaucoup de coquilles dans mes textes.

Le 1er janvier 2006, j’ai pris ma retraite. J’ai même démissionné de l’ordre des médecins.
J’écris et traduis quatre à cinq heures par jour. Je me balade. Je coordonne désormais les modestes activités éditoriales de Mode Est-Ouest (MEO-éditions), relancées fin 2007.


Gérard
2006, heureux retraité…
Monique
… et Monique, apparemment pas trop malheureuse
d'avoir à me supporter quotidiennement.

Croisière
2008, Festival International de Poésie Wallonie-Bruxelles.
Présentation d'Admiral Mahić et de Tomislav Dretar, lecture de leurs poèmes traduits et publiés par MEO.

Luxembourg
2009, Luxembourg, Salon du Livre et des Cultures.
Présentation d'un débat entre Dražen Katunarić…

Luxembourg-2
et Monique sur l'exil intérieur des artistes.
En 2006, Véronique s'est installée à Tubize avec Nico, son compagnon.
Ils ont une petite Eva depuis le 23 mars 2009.


Eva-1
Le bonheur de pouponner
Eva-2
L'art d'être grand-mère…
Eva-3
… et grand-père.

2009. J'ai décidé de mettre un terme à mon silence et de publier chez MEO-éditions un long roman écrit entre 2003 et 2007, "Qôta-Nîh". Ce n'est pas vraiment une transgression de mon serment, puisqu'il s'agit en fait d'une auto-édition (à peine) déguisée.
L'ouvrage est paru à la rentrée littéraire.
Je sais que je ne peux rien en attendre et je n'en attends rien.


25 juin 2009



19 mois, depuis la mise en ligne de ce site.
Une biographie évolue, même si on n'en a pas conscience. Elle vous oblige de temps en temps à faire le point.
“Qôta-Nîh” a comblé mes prévisions d'échec au-delà de tout attente. Quasi pas de presse, 60 exemplaires vendus (48 en décomptant les 12 exemplaires commandés par le Ministère de la Culture). Si on ajoute le fait qu'un certain nombre de ces exemplaires m'ont été achetés par des amis qui n'auront jamais le temps d'en lire les 760 pages, tous mes records sont pulvérisés. Mais j'espère faire encore mieux la prochaine fois, ça m'amuse de plus en plus, j'aurais presque honte d'avoir du succès, tant la “peoplisation” de la littérature me paraît grotesque. La finance triomphante a réussi là où le communisme avait échoué : forger un “homme nouveau” qui obéit aux slogans.
La santé fragilisée de Monique nous empêche désormais de voyager, hormis les incomparables voyages intérieurs. J'avais projeté nombre de découvertes après ma retraite. Elles n'auront pas lieu. Je ne me sens pas trop déçu, ou par bouffées fugaces : de plus en plus, les transhumances de masse conditionnent les populations à tirer un parti maximal du tourisme, au détriment du voyageur authentique, ou qui se voudrait tel.
Il en va de même, et là cent fois hélas, des nombreux livres que je m'étais promis de découvrir. Les névralgies ophtalmiques m'en empêchent définitivement, forcé que je suis de ménager ce qu'il me reste de capacité de lecture à mon écriture et à la gestion des éditions M.E.O.
À ce propos, l'association Mode Est-Ouest s'est dissoute le 31 décembre 2010. Son objectif initial n'avait plus de raisons d'être, la Bosnie avait perdu son aura médiatique et ne mobilisait plus personne, l'énergie et la motivation faisaient défaut pour des projets culturels d'une certaine envergure, sa transformation en maison d'édition, avec la nécessaire rigueur qu'elle imposait, ne faisait pas l'unanimité. Nulle raison de le déplorer, il en va ainsi de toutes les entreprises, tous les groupements humains.
Pour reprendre les activités éditoriales, j'ai fondé une nouvelle association, Monde – Édition – Ouverture (dénomination choisie pour conserver le sigle M.E.O., qui bénéficiait d'une certaine reconnaissance). Le petit catalogue des Éditions M.E.O. s'édifie lentement, sur un double socle d'auteurs balkaniques (dont quelques grands noms, comme Mirko Kovač) et d'auteurs francophones. Le succès n'est pas encore là, mais la progression est indéniable, avec dorénavant une diffusion en France et en Belgique, la participation à plusieurs festivals littéraires, l'intégration dans Espace-Poésie. Elle est favorisée par ma rigueur dans l'organisation (pourquoi ne pas reconnaître ses qualités ?), mais souffre de mon peu de dons pour les relations publiques.
J'ai décidé d'y publier mes prochains ouvrages, du moins tant que je ne mettrai pas un nouveau – et cette fois irrévocable – terme à cette publication. Ce qui n'est pas – encore – à l'ordre du jour.

Enfin, et peut-être surtout, Véronique vient de donner naissance à une deuxième fille, Célia, qui a choisi pour naître le même jour de l'année que son père, le 2 janvier. Un(e) capricorne de plus dans la famille !
Ainsi, les générations éclosent, poussant lentement et sûrement les précédentes vers la sortie. L'important est que ça se fasse dans la sérénité (ce qui n'est pas toujours facile)
.

Le 15 janvier 2011

Célia
Célia, quelques minutes après sa naissance

Eva et Célia
Eva et Célia
Véronique, Nico, Célia
Véro, Nico, Célia

Deux ans plus tard.

Nous venons de fêter les 2 ans de Célia et mes 67 ans. Quand je dis "fêter"… à partir d'un certain âge on s'approche déjà des commémorations.

Ma mère est morte le 9 décembre, le lendemain de son quatre-vingt-neuvième anniversaire. Elle s'est éteinte assez péniblement, quittant peu à peu la conscience de ce monde, se promenant dans ses souvenirs avec sa mère et sa petite sœur elle-même décédée à l'âge de 13 ans.
La veille, un de mes frères a voulu lui faire boire de l'eau. Vague "Non !" de la tête, dans un trois-quarts de coma. Du thé. Non !  Du Tonic (dont elle raffolait) : Non !
Et un verre de mousseux ? L'expression est restée impassible, mais elle parvenue à faire "Oui ! et elle en a avalé quelques gorgées, viatique pour cet au-delà dans lequel elle croyait dur comme fer.

Mes frères m'ont demandé de dire quelques mots à son enterrement, en notre nom à tous quatre.

"Nous sommes aujourd’hui quatre à avoir perdu notre mère. Nos six enfants ont perdu leur grand-mère. Et nos quatre petits-enfants leur arrière-grand-mère.
Quand on perd un être cher, même si on s’y attendait, si on s'y est préparé, si l’on se dit que c'est mieux pour lui, qu'il ne souffre plus, qu’il le souhaitait même, on éprouve le besoin de dire des mots dans l’espoir d’exorciser la douleur, même si on sait que ces mots sont impuissants. Même si, peut-être, on préférerait vivre sa douleur dans le silence.
Mes trois frères m’ont demandé d’évoquer en notre nom à tous quatre le souvenir de notre mère. Tâche difficile, puisque nos naissances s’étalent sur une décennie, à une époque où les rapports entre parents et enfants se sont transformés à toute allure. Je ne sais pas si la perception que chacun avait d’elle est semblable à celle des autres. D’autant que les difficultés de la vie nous ont privés de sa présence à des moments différents de notre enfance. Quand je fais le calcul, je constate avec effarement que, moi-même, je n’ai vécu auprès d’elle que dix petites années.

Notre mère avait, je pense, une personnalité à la fois riche et complexe, même si elle n’avait pas vraiment conscience de cette richesse ni de cette complexité.
Une personnalité forgée dans les épreuves.
Toute jeune, sa petite sœur Clairette a développé un diabète gravissime. Les piqûres d’une insuline encore rudimentaire, entraînant de fréquentes crises d’hyper et hypoglycémie, ont tôt confronté notre mère à l’angoisse, qu’elle devra refouler toute sa vie. Les friandises étaient interdites pour ne pas faire envie à la petite malade, on ne pouvait pas faire trop de bruit… La situation n’a cessé d’empirer, et la petite est décédée à l’âge de treize ans, alors que notre mère en avait seize. Elle ne l’a jamais complètement accepté. Je pense que son manque de plaisir à manger, qui n’a fait que s’amplifier avec l’âge, découle de là.
 Une autre déception a marqué son enfance. Alors qu’elle rêvait de devenir institutrice, qu’elle avait un ascendant sur les petits du quartier auxquels elle faisait faire du théâtre, la religieuse directrice de l’école primaire, où elle était pourtant bonne élève, a décrété qu’elle ferait mieux d’apprendre à « cuire la soupe ». Ses parents l’ont donc mise en pension dans une école ménagère où d’autres religieuses tout aussi bornées l’ont dégoûtée de l’institution catholique sans parvenir à ébranler une foi dure comme un roc.
Elles l’ont aussi dégoûtée de l’activité ménagère qu’elles étaient censées lui inculquer. Notre mère était par exemple excellente cuisinière – certaines de ses belles-filles louent encore ses gaufres ou son pain de viande – et s’est toujours ingéniée à ce que nous mangions bien et sainement alors que nous étions financièrement gênés, mais j’ai fini par découvrir qu’au fond elle détestait la cuisine. La seule chose qui la motivait était de faire plaisir à ses enfants, puis à ses petits-enfants. Par ailleurs, tant qu’il en a été capable, c’est toujours notre père qui s’est occupé de la lessive et du nettoyage de la maison. Par contre, elle a repassé avec plaisir des tonnes de linge.
La seule tâche ménagère qui lui plaisait vraiment était la couture et, dans une moindre mesure, le tricot. Je pense qu’elle pouvait y exprimer un goût artistique qu’elle n’avait pas eu l’occasion de développer. Je ne me souviens pas qu’elle nous ait acheté des vêtements. Elle retaillait, faisait du neuf avec du vieux, achetait pour une croûte de pain des coupons de tissus en liquidation dont elle nous faisait des marinières…
Notre père, elle l’a rencontré dans le sud de la France, durant l’exode de 40. À peine étaient-ils mariés qu’on a découvert un cancer à sa mère, avec laquelle elle avait une relation très forte. Elle l’a prise chez elle et l’a soignée jusqu’à sa mort, faisant elle-même les piqûres de morphine, ne se laissant rebuter par aucun soin… Plus tard, elle soignerait de même son beau-père puis sa belle-mère, jusqu’à la limite de l’épuisement.
Elle savait être têtue. Quand notre père est parti au Congo dans l’espoir d’une vie meilleure, elle l’a rejoint le plus vite possible, alors qu’elle était enceinte de huit mois, que le médecin voulait le lui interdire. Ce n’était pas une mince affaire : 22 heures d’avion, 12 heures de jeep sur les pistes de brousse, la traversée à la pirogue de la rivière Inkisi, à quelques centaines de mètres de rapides et des plus hautes chutes du Bas-Congo, avec l’embarquement sur une petite plage marquée d’un panneau « Attention, crocodiles ! ». Mais à peine avait-elle découvert à Zongo le paradis terrestre auquel elle aspirait, auquel elle resterait d’ailleurs attachée toute sa vie, qu’elle en a été chassée par une tuberculose contractée par notre père, qui la contaminera. Trois années de sanatorium pour lui, deux pour elles, séparée de ses enfants qui comptaient plus que tout au monde et notamment de son cadet, Roger, encore nourrisson, dont elle n’a pas eu le bonheur de voir les premiers pas, entendre les premiers mots, elle qui aimait tant les bébés.
À la sortie du sana, la gêne financière a repris de plus belle. Malgré la pauvreté, elle s’est ingéniée à ce que nous ne manquions d’à peu près rien. Je la revois descendre le vendredi de l’autobus de Liège, chargée de cabas et de filets bourrés des réclames de la semaine pour tenter de concilier maigre salaire et nourriture suffisante. Je la revois aussi passer des heures à malaxer un mélange de beurre et de margarine, qui revenait moins cher. Une telle vie marque. Après la mort de notre père, alors qu’elle vivait seule et n’avait plus de soucis d’argent, elle continuait d’annoter les folios publicitaires et d’acheter, pour profiter des ristournes, des produits dont elle n’avait plus besoin. Et, comme elle était de plus en plus têtue, nos tentatives de la raisonner se heurtaient à cette expression extraordinaire dont je n’ai jamais su l’origine : « Blouille ! », qu’on peut traduire à peu près par : « Allez au diable, je ferai quand même ce que j’ai envie ! »
Une scène me saute à la mémoire. Nous sommes à table, le samedi soir, unique repas en commun puisque notre père travaillait de nuit. C’est le jour des spaghetti bolognese, que personne ne connaissait à l’époque mais qu’elle avait découvert chez des amis italiens. Entre parenthèse, elle avait internationalisé la recette en y ajoutant des baies de pili-pili qui nous obligeaient à jouer à la pêche au trésor de peur d’en croquer une. Pour dessert, ce jour-là, ils sortent acheter des glaces à la camionnette de monsieur Fasoli. C’est notre seul luxe, et j’entends encore notre père, qui jamais ne nous parle wallon, y aller de son expression favorite : Nos vican bîn po des p’tits ovrîs. Notre mère sourit. Elle est heureuse parce qu’elle voit que nous nous sentons bien. Pour une heure, les soucis disparaissent.

Malgré les difficultés, elle parvenait presque toujours à épargner deux sous sur les courses pour nous rapporter l’un ou l’autre livre d’occasion. Elle-même était une lectrice boulimique. Ses lectures étaient hétéroclites. Elle dévorait avec la même passion les vieux romans sentimentaux de France Adine ou de Max du Veuzit que des grands noms de la littérature mondiale, comme Giono, Zola, Amin Maalouf, Malcolm Lowry ou Pa Kin, qu’elle m’a fait découvrir. Grâce aux livres, alors qu’elle n’avait fait que ses primaires et ces deux fameuses années d’école ménagère, elle avait acquis une véritable culture générale et, à plus de quatre-vingts ans, écrivait encore sans faute, d’une plume élégante.
Elle adorait danser, aussi. Un goût que, malheureusement, notre père ne partageait pas. Et elle aurait aimé aller au théâtre. Ses moyens financiers ne le lui permettaient pas.
Quand la situation s’est améliorée avec le départ des enfants et les hausses de salaires des années 60, elle a aussi découvert la musique et surtout la chanson. En plus des vedettes de sa jeunesse auxquels elle est restée fidèle, comme Trenet ou Piaf, elle adorait Brel, Brassens, Ferré, Ferrat, Barbara… Mais aussi les musiques du monde, le tango, le fado, les negro spirituals, Harry Belafonte, Joan Baez, Lamine Konte (la légende Baoule lui tirait des larmes), Sœur Marie Keyrouz, sans oublier le bel canto et sur le tard, un peu de classique.
Dès qu’elle a eu les moyens de voyager, elle est allée en Espagne, en Italie, puis en Tunisie, un pays devenu cher à son cœur. Après la mort de notre père et bien au-delà de quatre-vingts ans, elle est partie seule trois fois par année. Elle y a fait un maximum d’excursions dont elle revenait éblouie, l’Alhambra de Grenade, Venise, Kairouan…
Elle a aussi appris à déguster un verre de vin, ce qui est resté pour elle un vrai bonheur, jusqu’à son dernier jour.

J’ai dit que, marquée par l’adversité depuis l’enfance, la personnalité de notre mère était à la fois riche et complexe. Ce qui frappait le plus ceux qui l’ont approchée était sa capacité d’écoute. Lorsque nous étions adolescents, les copains venaient lui confier leurs problèmes, les difficultés qu’ils n’osaient pas dire à leurs parents. Mais elle-même était plutôt taciturne et détestait se confier à d’autres. Quand elle était malade ou avait un souci, elle haussait les épaules et nous sortait son expression favorite : « Ça passera comme le reste ! » La seule chose qui lui importait vraiment était que ses enfants soient bien. Dès qu’un d’entre nous avait le moindre problème, la vieille angoisse remontait, qu’elle avait refoulée pour elle-même. Selon son expression, elle « transissait ».
Elle éprouvait aussi un certain plaisir à aller aux réunions de Vie féminine et à y rencontrer l’une ou l’autre amie. Mais au fond, ce qu’elle préférait à tout, c’était la solitude avec un bon livre. Elle le répétait encore souvent, dans la maison de retraite où elle a passé les deux dernières années de sa vie : « Je suis bien, ici, dans ma chambre ».


Maman !
Dans tes dernières semaines, quand tu as perdu peu à peu contact avec ce que nous appelons la réalité, nous avons pu observer avec émotion que tu rétablissais en toi-même le dialogue avec ta mère et ta sœur, nous racontant des anecdotes touchantes où l’une t’avait rendu visite, où tu t’étais promenée avec l’autre en des lieux de ton enfance que tu avais aimés.
Nous avons eu l’impression que tu te préparais à aller les retrouver.

Je ne sais pas si elle existe, cette vie au-delà de la vie où l’on retrouve les être aimés. Je l'espère de tout mon cœur, parce que, si elle existe, vraiment, tu as mérité le bonheur d’y trouver ta place.
Mais que cette vie existe ou non, quelque chose de toi au moins ne mourra jamais, ce que tu as su inscrire en nous, tes fils, profondément, l’attention aux autres, liée à la capacité de supporter ses propres difficultés sans se plaindre.
Et l’émotion que je lis sur le visage de tes petits-enfants me fait espérer qu'à notre tour nous sommes parvenus à le leur transmettre, dans cette grande chaîne qu’est la vie.

Pour tout cela, merci, Maman…"

Je m'étais inspiré du texte lu à la veillée funèbre de mon père, 14 ans auparavant.

"J'ai perdu mon père.
Nous sommes quatre frères a avoir perdu notre père.
Notre mère a perdu le compagnon de sa vie.

Quand on perd son père, même si on croit s'y être préparé, même si on se dit que c'est mieux pour lui, qu'il ne souffre plus, on est désemparé. Et quand les hommes sont désemparés, ils éprouvent le besoin de dire des mots, même s'ils savent que ces mots sont impuissants à exprimer leur douleur, impuissants à apaiser leur douleur.
Au moment où on perd un des deux êtres qui nous ont donné la vie, on s'aperçoit qu'on avait tant de choses à lui dire, tant de choses à lui demander, et qu'il n'est plus là pour répondre, plus là pour écouter. Ces choses, on ne les a pas dites, on ne les a pas demandées, parce qu'on a beau savoir que la mort est au bout du chemin, on ne peut pas vraiment concevoir que son père, un jour, ne sera plus là. Puis vient le jour où on n'ose plus les dire, plus les demander, parce qu'il est trop malade, et qu'on ne veut pas le fatiguer, pas lui faire de mal. Et le jour est venu où ce ne sera plus jamais possible.
Si je ne les ai pas dites, si je ne les ai pas demandées, c'est aussi parce que mon père n'aimait pas ce genre de conversations. Je pense qu'il préférait que les choses aillent de soi, passent directement, sans l'intermédiaire des paroles.

La vie a fait que j'ai peu vécu près de mon père: jusqu'à l'âge de six ans, puis de onze à quinze. Depuis que je le sentais de plus en plus malade, surtout les dernières semaines où l'espoir de le voir reprendre une fois encore le dessus diminuait chaque jour, j'ai beaucoup pensé à lui, à ce qu'il était, à ce qu'il m'a transmis.
Les premières images qui me sont venues en mémoire datent de mon adolescence: j'avais l'impression d'avoir deux pères, et ces deux personnalités me semblaient, je ne sais pourquoi, liées à deux façons de se coiffer.
Il y avait le père à cheveux flous, comme s'il venait de les laver et que le vent les ébouriffait; celui-là aimait jouer avec nous, rire, plaisanter, raconter des bêtises. Il aimait boire un verre, et même parfois un de trop, avec les copains.
Il y avait le père à cheveux brillantinés; celui-là était strict, sévère sur toute une série de principes dont l'heure du coucher et la ponctualité. Il m'impressionnait et même, lorsqu'il se mettait en colère, il me faisait un peu peur.

Quand je pense à lui avec ma perception d'adulte, ses qualités me sautent aux yeux.
Mon père était un homme généreux, et avant tout généreux de sa personne. Une générosité qui n'éprouvait pas le besoin de se mettre en avant, qui se traduisait par le désir de rendre service. On ne frappait jamais en vain à sa porte. Il a rendu service toute sa vie, que ce soit en organisant les fêtes du village ou du patronage (sait-on encore qu'avec un ou deux copains il a transformé et rénové la salle du cercle?), au sein des Équipes Populaires, comme conseiller communal, délégué de la Ligue des Familles, ou tout simplement en aidant ceux qui le lui demandaient à remplir leurs documents administratifs. A l'hôpital, tant qu'il en a eu la force, il a aidé ses compagnons de chambre pour soulager le travail des infirmières, ne rechignant pas devant les services les plus humbles, donner à boire ou à manger, conduire aux toilettes.
Il était attiré, mais sans curiosité malsaine, vers tout ce qui venait d'ailleurs. Il aimait évoquer ses souvenirs d'Afrique, et il a toujours parlé des Noirs comme il parlait de ses amis, sans le moindre sentiment de supériorité, à une époque coloniale où c'était loin d'être monnaie courante. Lors de l'immigration italienne, alors que les immigrants n'étaient pas toujours les bienvenus, il s'est tout de suite lié d'amitié avec plusieurs d'entre eux, et il aimait prendre un verre avec eux à la cantine de la « Cité italienne ». En vacances, il affectionnait les petits bistrots où les touristes ne vont pas, et après quelques jours, tous les habitués l'appelaient par son prénom.
Il avait en effet un don extraordinaire pour établir le contact. Partout où il passait, il se faisait des copains et nombre d'amitiés ont survécu à la brève période des vacances, comme le montrent ceux qui sont venus, parfois de loin, rendre hommage à sa dépouille. Le besoin de chaleur humaine était pour lui essentiel ; prendre un verre en discutant le coup avec les copains du café de la Plate-forme était un de ses moments privilégiés.
Il était d'un courage exemplaire, d'un engagement total qui s'est manifesté tout au long de sa vie, depuis la Résistance dans laquelle il est entré dès les premiers jours, dans sa façon d'empoigner à bras-le-corps les missions les plus risquées en Afrique, dans sa façon de s'affirmer chrétien au milieu des socialistes (ce qui lui a valu maints déboires au journal « La Wallonie » où il travaillait), mais aussi socialiste au milieu des Chrétiens (ce qui lui a valu d'autres déboires avec l'un ou l'autre prêtre trop éloigné des réalités simples qui lui tenaient à cœur), dans sa manière exemplaire d'assumer sa maladie, également, se battant jusqu'au bout de ses forces, sans jamais se plaindre, en dérangeant le moins possible le personnel soignant, ce qui a forcé l'admiration des infirmières et des médecins.

La vie, pour lui, n'a pas toujours été tendre. Il était né dans une famille modeste, où l'on vouait un véritable culte au travail, et au travail bien fait. Mon grand-père Ernest était un maître maçon, il aurait considéré comme une insulte que l'on puisse mettre en doute la qualité de son ouvrage, tout comme il était fier de la splendeur de son jardin. Ma grand-mère Esther pouvait abattre une quantité extraordinaire de besogne, que ce soit chez les fermiers où elle était femme d'ouvrage ou dans l'entretien de sa propre maison, sans oublier les animaux qu'elle élevait pour nouer les deux bouts. Mon père a hérité de cet amour du travail bien fait, et il nous l'a transmis. Je me souviens de ces vacances d'été où, pour gagner un peu d'argent de poche, je travaillais dans une entreprise de récupération de pneus ; il était venu me rechercher après le travail, et je m'attendais à ce qu'il me demande si je n'étais pas trop fatigué, si ce n'était pas trop dur ; au lieu de cela, il est allé trouver le patron pour lui demander : « Est-ce qu'il travaille bien ? » Toute sa fierté était en jeu.
Il aurait pu sortir de cette condition modeste, mais la vie le lui a refusé. Adolescent, il était un très bon étudiant, tout particulièrement en mathématiques. Je me souviens qu'il s'amusait encore à résoudre à côté de moi mes problèmes d'algèbre ; c'était une sorte de compétition entre nous deux. Il aurait voulu présenter le concours d'admission à l'École des Cadets, mais ses parents le lui ont refusé, par amour-propre mal placé, peur du « qu'en dira-t-on » au village s'il échouait. Lorsqu'il a pu se procurer les questions du concours et s'est aperçu qu'il aurait réussi haut la main, il a refusé de poursuivre ses études et a décidé d'aller servir les maçons. C'était là un autre trait de son caractère.
Plus tard, au Congo, il a eu l'opportunité d'entamer une nouvelle carrière, sélectionné pour un poste de préférence à des candidats diplômés. Cette fois, c'est une longue maladie qui l'en a empêché, une maladie dont il a triomphé avec une ténacité farouche alors qu'on ne lui donnait guère de chances de survie.
Mais pas une fois je ne l'ai entendu récriminer contre le sort, et ce que la vie lui a refusé, il a tout fait pour le donner à ses enfants, dont le moindre succès, comme plus tard ceux de ses petits-enfants, le remplissait de fierté, dont le moindre risque encouru l'angoissait aussi, lui qui n'avait jamais peur pour lui-même.

Papa !
Jeudi, quelques minutes après avoir appris ta mort, Monique, ma femme, la première fille à être entrée dans notre maison, et qui t'aimait beaucoup, t'a vu dans une demi-somnolence: tu étais avec ta mère, tu paraissais heureux et tu nous souriais.
Papa, je ne sais pas si elle existe, cette vie au-delà de la vie d'où tu nous regardes. Je l'espère de tout mon cœur, parce que, si elle existe, vraiment, tu y as ta place.
Je ne sais même pas si tu y croyais vraiment toi-même, nous n'en avons jamais discuté. Oui sans doute, mais je pense plutôt que la question ne t'intéressait pas : si elle existait, cette vie, tu faisais ce qu'il fallait pour la mériter ; et si elle n'existait pas, de toute façon, tu n'aurais rien changé à ta façon d'être.
Papa, que cette vie existe ou non, ce que je sais, c'est qu'au moins quelque chose de toi ne mourra jamais, cette part de toi-même que tu as su inscrire en nous, tes fils, profondément, non par des paroles mais par ce que tu as su être, cette part que tu tenais toi-même de tes parents et qu'à notre tour nous nous efforcerons de transmettre à nos enfants."

Monique et moi sommes à présent en première ligne.

En mai 2011, dans sa maison de retraite, avec ses deux arrière-petites-filles
Mamy - Célia
avec Célia (5 mois)
mamy - Eva
avec Eva (29 mois)



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