Gérard de face
© Monique Thomassettie
(Huile sur toile,1990)
Idem pour le portrait
des boutons de navigattion, 1978
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FATRAS

Page en construction et destruction permanente.
Actualités, extraits, fragments d'inédits, humeurs,
dans le désordre…




Un hommage à Zilhad Ključanin, publié dans la revue Život de Sarajevo, dans une traduction de Jasna Šamić.

Un jour de 1999, Spomenka Džumhur, une Belge originaire de Konjic qui avait fondé une association d’aide aux réfugiés bosnien, m’a téléphoné au retour de Sarajevo : « La littérature, là-bas, m’a-t-elle dit, connaît une efflorescence prodigieuse. Nous devons traduire ensemble des livres et les faire connaître ici. » Elle en avait rapporté, dont « Šehid », de Zilhad Ključanin, « le roman le plus controversé de l’après-guerre » selon elle, ce qui a attisé ma curiosité. Dès les premières pages, j’ai compris qu’il s’agissait d’un chef-d’œuvre.
Mais l’ouvrage n’était pas simple à traduire. Truffé de néologismes et de régionalismes, tantôt picaresque et tantôt déchirant, il sautait de la poésie à une prose révoltée, du rire à l’horreur, de la nostalgie à la rancœur, de la tendresse à l’imprécation, de l’érotisme à la foi revivifiée par la souffrance. Nous n’avons pu l’achever que plusieurs années plus tard. Entre-temps, nous avions fondé une maison d’édition, M.E.O., qui avait déjà publié la traduction d’œuvres d’Alma Lazarevska, Admiral Mahić, Tomislav Dretar ou Mirko Kovač.
Lorsqu’est venu le tour de Zilhad, j’ai tenu à faire sa connaissance. Des gens mal intentionnés avaient en effet persiflé qu’il affichait des sympathies islamistes. Nous avons donc pris rendez-vous à Sarajevo en juin 2006.
Ces quelques jours avec lui resteront gravés dans ma mémoire et mon cœur. Un premier repas dans un excellent restaurant de la Baščaršija, en compagnie de Slobodanka, sa merveilleuse épouse, a suffi à me prouver que j’étais en présence d’un croyant ouvert, dont le sens de l’humour était à la hauteur de celui que j’avais découvert dans son livre, et qui vouait un véritable culte à la littérature. Nous sommes partis pour une présentation littéraire à Gradačac. Et pendant le trajet, j’ai cru vingt fois ma dernière heure venue. Sur cette belle route serpentant dans la montagne, que j’avais parcourue en 1994 comme médecin Casque bleu, il conduisait d’une main, cherchant dans le vide-poche ses cigarettes dont il allumait l’une au mégot de l’autre, tout en dépassant des camions en plein virage. À l’arrivée, une de ses étudiantes m’a demandé si j’avais fait la route avec lui. Devant ma réponse affirmative, elle a levé les yeux au ciel avec ce simple mot : « Strašno ! » (Effroyable!) Zilhad semblait aussi célèbre comme pilote kamikaze que comme écrivain !
Après la présentation, nous nous sommes découvert un point commun : nous ne buvions pas d’alcool, lui en accord avec sa foi, moi suite à une maladie du pancréas, ce qui lui a donné l’idée de commander des bières sans alcool et de simuler une ivresse joyeuse. Devant la stupeur de ceux qui le connaissaient, il m’a soufflé à l’oreille : « Allah sait ce qu’il y a dans mon verre, et Il aime le rire ! Ce que pensent les autres, je m’en fous ! » J’ai définitivement su que je n’avais pas affaire à un intégriste.
Il m’a aussi parlé spontanément des pamphlets antiserbes qu’il avait commis dans l’immédiat après-guerre. Il en regrettait la virulence et les avait retirés de sa bibliographie, mais il s’accordait l’excuse de l’émotion encore très vive à cette époque.
Lui parlant de son roman, j’ai évoqué un des personnages qui m’avait le plus touché : Ćeman effendi, l’inénarrable hodja de Trnova, qui trouvait toujours une bonne raison pour déclarer shéhid celui qui venait de mourir, eût-il été la pire des fripouilles. J’étais triste qu’il ait tué son personnage de façon atroce, le faisant brûler vif dans l’incendie de sa mosquée, enroulé dans son tapis de prière. Il a éclaté de rire ; « L’effendi vit toujours, m’a-t-il dit, allons lui rendre visite. » Il m’a raconté l’extraordinaire histoire de cet homme, parti comme gastarbeiter en Allemagne et devenu entrepreneur, qui était revenu prendre sa retraite en Bosnie à la veille de la guerre et s’était installé à Doboj. Pour lui laisser la vie sauve, les tchetniks lui avaient pris tout ce qu’il avait durement épargné. Sitôt la paix revenue, il avait fondé une entreprise pour rapatrier les corps des Bosniaques morts à l’étranger et les ensevelir en terre d’islam. Nous avons été accueillis par un petit vieillard chaleureux, qui est venu à moi les bras ouverts avec en guise de salut cette question saugrenue : « Kako seks ? » (Comment va le sexe?) Et de s’expliquer : « Kad je seks dobar, sve je dobro ! » (Quand le sexe va, tout va!) Durant deux heures de franche gaîté, il m’a entre autres demandé : « Sais-tu pourquoi mon affaire marche si bien ? C’est que j’ai trouvé un slogan formidable ! » Et de me montrer une publicité pour sa firme : « Vi samo umrite, mi se bavimo s ostalim ! » (Vous vous contentez de mourir, nous nous occupons du reste)
« J’espère, m’a dit Zilhad en riant sous cape, que tu as compris ce qu’est l’islam bosniaque, et que le fondamentalisme n’a pas d’avenir chez nous ! »
Des personnages de « Šehid », j’ai encore eu l’occasion d’en croiser alors que je visitais Trnova et son Turbet reconstruit en compagnie de son frère Nihad, profondément meurtri par son séjour en camp de concentration tchetnik. Je l’entendais citer des noms, Travljanin, Lezić, Čukan, et j’avais l’impression de voir surgir les personnages hauts en couleur qui m’avaient tant attaché à ce grand roman. J’ai demandé à Nihad : « Mais ces anecdotes, elles sont réelles, ou il a tout inventé ? » Avec un sourire un peu triste, il m’a répondu : « Elles sont réelles… dans la tête de Zilhad ! » Et j’ai alors compris ce qu’était l’écriture pour cet écrivain : découvrir le merveilleux là où les autres ne voient qu’un quotidien banal, et le révéler par les mots pour nous donner à voir ce qui traverse la vie et lui confère son sens.
Je n’ai plus eu l’occasion de revoir Zilhad, mais nous avons régulièrement échangé des mails. Après « Šehid » (Shéhid, M.E.O.), nous avons encore publié la traduction de quelques-uns de ses poèmes dans une anthologie composée par Tomislav Dretar (Sublimisme balkanique Tome 2, M.E.O.), puis, récemment, celle de cet autre truculent roman qu’est « Vodeni Zagrljaj » (Le pont de la honte, M.E.O.) Il était alors déjà très malade, mais ne m’en a rien dit. J’espère, avec cette publication qu’il attendait avec impatience, avoir pu lui offrir un des derniers bonheurs de sa vie.

Gérard Adam
Écrivain – Éditeur.





En novembre 2016, Philippe Remy-Wilkin a publié sur son blog une appréciation flatteuse de ma mouvelle "Blowin' in the snow", parue dans le numéro 293-294 de la revue "Marginales" (avant que le prix Nobel de littérature soit attribué à Bob Dylan.

Coup de cœur pour Gérard Adam !
Découvrant le nouveau numéro de la belle revue Marginales, au lieu de filer me relire (je ne suis finalement pas si narcissique), j’attaque une première nouvelle, à la rencontre d’un auteur qui me fascine depuis des décennies, Jean-Baptiste Baronian. Un bon texte, sans grand élan cependant. Je passe à la suivante, à rebours, avec un zeste de culpabilité car l’auteur/éditeur Gérard Adam a écrit de si gros romans, parfois… Mes submersions m’ont entravé plusieurs fois et distrait, détourné, je reportais.
Je plonge, déjà attiré par la distorsion : le titre anglais Blowin’ in the snow. Ah, seulement huit pages, j’y arriverai à coup sûr. Oui, d’autant que je suis immédiatement happé. Il faut dire que les références me surprennent et me bouleversent. Ce basculement dans les années 60, cette évocation de Donovan, du film Alice’s Restaurant, qui avait balisé mon adolescence.
C’est un petit bijou, tout simplement. C’est vivant, émouvant, limpide… Un homme au volant qui affronte les éléments, tout en songeant à un rendez-vous avec sa mère, se remémorant des bribes du passé. La halte obligée, style le motel américain où tout peut arriver, même la mère d’Anthony Perkins, sauf qu’ici tout est pastel et douceur, rêverie et réflexion. Et très joliment écrit :
« Elle, en tout cas, s’y est plongée, effaçant deux tiers de siècle dans une obscure maison d’impasse, elle qui était née dans la lumière adriatique. »
En si peu de pages, une accroche de roman d’aventures, une rencontre sensible à la road movie teintée d’hippisme… Puis la réflexion et l’information, distillées sans rompre le charme. Et je ne parle d’une information stérile et contingente mais d’un contrepoint culturel et intellectuel, qui remet en question, interroge :
« En 45, les alliés ont livré à Tito ceux qui avaient combattu pour l’Etat croate, sans distinction entre volontaires et conscrits. Beaucoup ont été fusillés. (Etc.)» On songe au superbe diptyque BD des duettistes Olivier Neuray et Valérie Lemaire, Les Cosaques du Tsar, qui redéployait/dénudait des pans méconnus d’une Histoire toujours écrite par les vainqueurs.
Un délicat et envoûtant « Voyage d’hiver ». Qui témoigne d’un engagement total de l’auteur. Cette intensité d’implication qui est la marque de l’Art. Et la trace d’un homme, un vrai, bien différent des mollusques et des prédateurs qui polluent nos émancipations.



Pour la petite histoire, au moment où Philippe Remy-Wilkin écrivait ces lignes, je mettais la dernière main à un roman construit sur deux nouvelles publiées dans Marginales, celle dont il est question ici, et "Stille nacht", parue dans le numéro 288. Le roman porte le titre de cette dernière, mais je ne sais pas encore ce que je vais en faire.






Le 24 mars 2015, Philippe Remy-Wilkin a publié sur le site culturel Karoo une longue interview sur la genèse, le fonctionnement et les objetifs des éditions M.E.O.

L'histoire des éditions M.E.O., c’est un peu l’histoire du Phénix. Qui renaît de ses cendres, connaît plusieurs vies. Le cycle qui nous occupe débute aux alentours de 2008 quand émerge une série de publications mêlant auteurs de l’ancienne Yougoslavie et auteurs belges francophones. À la barre apparaît alors un écrivain bien connu du sérail littéraire, Gérard Adam. Rencontre avec Monsieur M.E.O.

Nous évoquions le Phénix. C’est qu’il y a eu un avant-2008 qui débute, si je ne m’abuse, vers 1994 avec l’asbl Mode Est-Ouest. Une aventure qui survient parce qu’il y a un autre Gérard Adam, qui a été médecin militaire tout en ayant horreur de la discipline. Qui a participé à plusieurs campagnes, notamment en Bosnie.
L’asbl Mode Est-Ouest avait été fondée par une Belge d’origine bosniaque, Spomenka Džumhur, pour venir en aide aux réfugiés des guerres en ex-Yougoslavie (démarches administratives, rencontres avec des Belges dans le cadre d’activités culturelles, etc.). Quand je suis rentré de Bosnie, où j’avais été Casque bleu, j’ai publié mon carnet de bord et un recueil de nouvelles inspirées par mon séjour. Les gens de l’asbl en ont eu vent et m’ont contacté pour les aider à rédiger certains dossiers. En échange, ils m’ont offert la possibilité de suivre des cours de langue et j’ai pu améliorer le serbo-croate dont j’avais acquis des rudiments. De fil en aiguille… De rapprochement en rapprochement…
Le poète Tomislav Dretar a découvert la poésie de mon épouse Monique Thomassettie et s’est mis à la traduire. Idem avec l’écrivaine Mevlida Karadža (puis Spomenka Džumhur) pour mes nouvelles. Après la guerre, des écrivains rentrés en Bosnie ont suggéré de traduire des auteurs belges, ce qui a été fait grâce à une aide de la Promotion des Lettres. Une douzaine de créateurs ont ainsi été traduits et publiés en sept ou huit ans. Parallèlement, la traduction en français d’auteurs bosniaques a été entreprise et j’ai commencé à y participer. Au départ, nous voulions proposer nos traductions à des maisons d’édition établies, en France ou en Belgique. Mais la Bosnie était sortie de l’actualité et n’intéressait plus, malgré la qualité de sa littérature.

En 2007, Mode Est-Ouest, le premier M.E.O., devient Monde Édition Ouverture.
À un moment donné, les gens de l’asbl m’ont demandé d’organiser une véritable maison d’édition, puisque j’étais le seul à un peu connaître les rouages de la vie littéraire belge. J’ai accepté, à condition d’appeler ces éditions M.E.O. (le nom « Mode Est-Ouest » était invendable) et d’y accoler une rigueur professionnelle. Mais j’avais tout à apprendre, mes amis bosniens (NDLR : les Bosniens sont les habitants de la Bosnie quand les Bosniaques ne sont qu’une composante de la population, les Bosniens de confession musulmane) eux-mêmes ont un tantinet musardé, il a fallu six ans pour que le projet se concrétise, fin 2007.
Au départ, je ne voulais jouer qu’un rôle de conseiller, mais, fin 2009, l’équipe initiale s’est sentie dépassée par le projet et s’est retirée, me laissant seul aux commandes, elle a demandé à dissoudre Mode Est-Ouest. Afin de conserver l’abréviation M.E.O. qui commençait à être connue, une nouvelle asbl a été constituée, Monde-Édition-Ouverture (M.E.O. Éditions), qui s’est ouverte à des auteurs français et africains, et va s’étendre en 2015 à des traductions d’autres champs linguistiques (Roumanie, voire Chine). Des trois-quatre livres par année envisagés au début, nous sommes passés à quinze. Comme tu le vois, M.E.O. est vraiment le fruit d’un long processus. J’ai été happé par un engrenage.

Gérard Adam éditeur ! Je t’avoue avoir été surpris. Car je t’avais rencontré il y a longtemps, et tu paraissais la dernière personne à vouloir franchir ce cap. Te souviens-tu de cette conversation où je t’expliquais ma situation ? Mon éditeur suisse ignorait le microcosme médiatique belge et m’incitait à contacter personnellement des journaux, revues, radios… Pour toi, ces tâches relevaient exclusivement de l’éditeur, grand ou petit, et l’auteur devait se limiter à la création. Bref, tu ne prisais guère alors un certain type de démarches, de contacts.
Je suis dans une situation ambiguë vis-à-vis de cela. Je ne me suis jamais battu pour mes propres livres et je n’ai jamais eu d’éditeur puissant. J’ai donc toujours été un vendeur médiocre (150-250 exemplaires), à l’exception de mon premier roman (grâce au prix N.C.R.) et de la réédition en poche de Marco et Ngalula (qui s’est bien vendu dans les écoles). Je constate qu’il y a des auteurs doués pour les relations publiques et d’autres qui le sont moins ou pas du tout. Et cela n’a aucun rapport avec leur qualité littéraire (ni dans un sens ni dans l’autre). Je n’avais jamais imaginé devenir éditeur. Je pensais, la retraite venue, ne plus faire que voyager et écrire. Mais voilà. Le processus, l’engrenage. Et comme je ne fais jamais rien à moitié… Si on voulait publier des auteurs de Bosnie, il fallait que M.E.O. acquière un véritable niveau professionnel. Puis quand l’équipe initiale a laissé tomber, je me sentais des obligations envers les auteurs qui nous avaient fait confiance.

Et à présent ? Tu te sens à l’aise sous cette casquette d’éditeur ?
Je me suis découvert des qualités pour ce métier : un choix assez rapide et judicieux de manuscrits, une capacité à déceler les promesses mais aussi les éventuels défauts et à les faire retravailler sans vexer les auteurs, un apprentissage facile des logiciels informatiques (qui me permet d’éviter les frais de spécialistes), des facultés pour le travail, l’organisation et l’improvisation, une rigueur dans la gestion. Par contre, si je peux être un assez bon communicateur et avoir un contact plutôt chaleureux une fois présenté, je ne suis pas doué pour entamer des relations publiques, entrer spontanément en contact. Et je dois vaincre une aversion pour l’agitation des réseaux sociaux. Tout cela n’est pas idéal pour la visibilité d’une maison d’édition. Je suis lucide : il manque à M.E.O. un vrai communicateur pour grandir, prendre la place que son catalogue me semble mériter.

Une parenthèse sur l’auteur Adam. J’avais lu deux de tes livres, dont un recueil de nouvelles qui m’avait beaucoup plu. Tu me paraissais un auteur bien installé dans notre microcosme. Et puis, un jour, je découvre ce fameux article dans le Carnet et les instants (la revue de la Promotion des Lettres), où tu annonces… ne plus vouloir être publié ! Tu semblais tellement déçu. Tu exprimais tant de choses… Une mise en abyme de ce que vivent la plupart des auteurs francophones. Ça m’a remué, quasi bouleversé.
Peu banal, n’est-ce pas, qu’un auteur fasse la couverture d’une revue… parce qu’il ne veut plus publier ? Mais je m’étais fixé une limite : si un de mes livres tombe en dessous des 100 exemplaires vendus, j’en tire les conclusions et j’arrête de publier (je n’ai jamais dit que j’arrêterais d’écrire et je n’ai jamais cessé). C’est arrivé en 1998 avec un roman qui s’est vendu à 96 exemplaires. Je l’avais porté durant une quinzaine d’années, l’abandonnant, le reprenant, le transformant au fur et à mesure que j’acquérais une matière intérieure pour le porter plus loin. D’aucuns m’avaient promis de le défendre et ne l’ont pas fait. J’ai senti en moi comme une cassure. Ou plutôt, une cassure entre le monde et moi. Je gardais toute confiance dans ma capacité de création, je ne croyais plus en ma possibilité de faire passer cette création, ce qui est le but de la publication. J’avais (j’ai toujours en partie) la certitude que nous sommes dans une société où seuls les communicateurs ont droit de cité, pour autant que ce qu’ils ont à communiquer soit banal sur le fond, d’une originalité factice sur la forme et clinquant sur la manière. En littérature, j’appelle ça le book-bizness en tige d’oignon (piquant mais creux).

Tu as donc arrêté d’écrire, passé deux ans à traduire. Accepté quelques menues entorses pour répondre à des demandes ponctuelles. Puis le virus… Tu repars en création. Sans te trahir. Tu avais tourné le dos à la publication mais pas à l’écriture.
Je n’ai rien publié durant huit ans, à l’exception de deux textes destinés à des revues (suisse et belge), le premier promis de longue date, le second remis juste avant ma décision. Mais j’ai toujours écrit, tout en traduisant. J’ai pris ma décision d’arrêter en décembre 2001. Trois semaines après, je partais en Inde avec Monique. Durant ce voyage dans un pays déserté par les touristes (menace d’une guerre avec le Pakistan, repli post-11 septembre), un roman m’est tombé dessus, qui est devenu Qôta-Nîh. Mais il m’a fallu beaucoup de temps et d’essais effacés pour que la première phrase jaillisse : « Que nous est-il arrivé […] ». En fait, durant deux ou trois ans, aucun texte n’a vraiment abouti, j’ai esquissé des choses qui ont trouvé leur place plus tard.


La vie est affaire de volonté. Mais d’évènements extérieurs aussi. Bref, tu t’étais investi dans l’ancienne structure M.E.O. et, de fil en aiguille, l’édition s’est imposée à toi. Quels étaient les objectifs de départ, vers 2007/2008 ? Et ont-ils changé en cours de route ? Quel premier bilan tires-tu de ces cinq/six années ? Un métier rentable ?
Le bilan est ambigu : un catalogue d’excellent niveau qui ne cesse de s’étoffer, mais une visibilité insuffisante dans la presse et des ventes encore maigres. Nous équilibrons le budget… moyennant 60 heures de travail (bénévole !) par semaine. Sans dégager l’excédent qui nous permettrait de décoller, notamment en investissant dans une attachée de presse permanente, un travail sur les réseaux sociaux. Notre best-seller plafonne à 750 exemplaires, les autres se cantonnent entre 350 et… 25 (pour certains recueils de poèmes). Je n’ai même jamais pu me rembourser d’un investissement de départ.
Nous avons un évident prestige en Bosnie et en Croatie, ce qui m’a permis d’acquérir les droits du dernier roman de Mirko Kovač, le dernier des géants de la littérature yougoslave (souvent évoqué pour le Nobel, traduit dans plus de vingt langues), qui vient de décéder. Rivages, son éditeur français, l’avait refusé parce que trop en dehors de sa manière post-moderne habituelle. Kovač est intervenu en notre faveur, notamment pour nous obtenir de bonnes conditions, mais il nous a fait un cadeau supplémentaire : il n’avait jamais publié sa poésie (« par respect pour les grands poètes » qu’il admirait) et il nous a confié avant sa mort la dizaine de poèmes qu’il estimait publiables. Une grande première ! Nous avons été repérés dans d’autres pays des Balkans, mais c’est moins évident en Belgique et en France (encore qu’un de nos ouvrages ait eu les honneurs de Rue89, de RFI, de France 24 et de Et Dieu dans tout ça ?).
Comme je l’ai expliqué, l’édition est venue à moi par hasard, j’ai été happé par un engrenage. Mais, en cours de route, des objectifs se sont définis. J’en vois trois : accueillir des auteurs reconnus en manque momentané d’éditeur, mettre le pied à l’étrier de nouveaux talents et faire connaître des écrivains étrangers qui n’ont pas été suffisamment best-sellers dans leur pays pour passer dans le book-bizness parisien.

Quelles sortes de projets désires-tu rencontrer ? Il y a des invariants dans tes choix ? Un thème, une position par rapport au monde, un type d’écriture ? Venant de lire cinq romans M.E.O. d’affilée, j’éprouve quelques impressions : on ne peut te séduire sans une qualité d’écriture et une éthique, mais tu es assez ouvert quant aux types de livres, de styles. Évelyne Heuffel se distingue par un univers fictionnel riche et tend vers la reconstitution, Soline de Laveleye excelle plutôt à créer une atmosphère et se complaît dans les brumes, Évelyne Wilwerth rend tout vif et pétillant…
Le roman, la nouvelle ou le récit de vie doivent répondre à trois critères : une histoire intéressante (qui dépasse ou transcende l’ego de l’auteur, ne se limite pas à des élucubrations cérébrales), un éclairage sur une des strates de l’humain (biologique, psychologique, philosophique, socio-politique, spirituel…) et une esthétique de l’écriture (musique, rythme, architecture, ellipse…). Une écriture doit pour moi se mouler au récit, être fluide quand celui-ci l’exige, rugueuse quand c’est nécessaire… Ce dernier point, esthétique, est le plus difficile, parce qu’il va à contre-courant de la mode. On affectionne aujourd’hui une écriture volontairement négligée, avec pour résultat que de moins en moins de lecteurs, notamment professionnels, sont capables d’apprécier l’œuvre d’art dans l’écrit et se bornent à juger l’intérêt, voire l’actualité du récit, et l’émotion. Pour revenir à nos ouvrages, j’aime tous ceux que je publie, aussi différents soient-ils. J’ai d’ailleurs toujours eu des goûts éclectiques, apprécié découvrir des livres que je n’aurais pas pu écrire moi-même. Je constate que tous les auteurs que je publie ont un côté humaniste, mais ce n’est pas un critère conscient. Il y a des amis, rencontrés au gré de mes aventures littéraires, comme Michel Joiret, Évelyne Wilwerth ou Françoise Pirart, bientôt Daniel Soil, mais nous publions aussi des découvertes, des premiers romans (Soline de Laveleye, Claire Ruwet, Serge Peker).

Comment vois-tu le lecteur ? Qu’en attends-tu ?
Chacun de nos livres a un lectorat potentiel, mais comment lui faire connaître son existence ? Une bonne part de la presse belge, et tout particulièrement la RTBF, n’a qu’indifférence, voire mépris, pour les productions des éditeurs de chez nous, surtout s’ils sont petits. J’ai connu l’époque des Anne-Marie La Fère, des Jean-Pol Hecq, où l’on pouvait inviter des écrivains dans le Monde est un village. Tout ça est bien révolu. La presse n’est plus là pour informer le lecteur de l’existence d’un livre de qualité, c’est l’écrivain qui doit être assez célèbre pour apporter des auditeurs ou des lecteurs à l’organe de presse. Dès lors, avoir ses livres sur les tables des libraires est très difficile. Si l’auteur n’a pas un réseau de relations suffisant pour démarrer un bouche à oreille, rien ne se passe. Sans compter, on le voit dans les salons du livre, que les lecteurs sont de plus en plus conditionnés à chercher ce qu’ils connaissent déjà.
Il reste de vrais lecteurs, mais comment parvenir à eux ? La plupart des blogs littéraires se contentent de décalquer ce qu’on lit dans la grande presse. Même des éditeurs présents sur le terrain depuis plus de vingt ans, comme Luce Wilquin, rencontrent ce problème. C’est plus difficile encore pour les « petits jeunes » comme nous, puisque les diffuseurs historiques (La Caravelle, Nord-Sud…) ne prennent plus le risque de les accepter. Je parle ici des éditeurs littéraires. Littéraires. Car un confrère qui vient de commencer annonce sa couleur : « Nous ne publions que des auteurs déjà célèbres dans un autre domaine que la littérature, et peu importe ce qu’ils écrivent ». C’est évidemment plus facile.

Comment fonctionne ta maison ? Ton épouse Monique Thomassettie, une créatrice polymorphe (peintre mais poétesse, auteur de nouvelles, etc.) te seconde et il est difficile de ne pas l’évoquer car elle partage véritablement ta vie et tes idéaux, tes carrières.
Je ne m’occupe personnellement que de la prose. Monique dirige la collection de poésie. Elle est aussi éclectique dans ses choix, mais intransigeante sur deux points : l’authenticité et la précision de l’écriture. Elle sent la fabrication et le remplissage à des kilomètres. Pour les traductions du serbo-croate, j’ai l’aide du poète Tomislav Dretar, qui vit à Drogenbos tout en suivant l’actualité littéraire de son pays d’origine.

Vous disposez d’une équipe autour de vous ? Pour lire, corriger, etc. ?
Non, nous faisons tout nous-mêmes : lire, accepter ou refuser les manuscrits, les faire retravailler, corriger, mettre en page le texte et réaliser la couverture, négocier avec les imprimeurs, négocier les droits de traduction, établir les dossiers d’aide à la publication, contacter les libraires… Et je suis à saturation. Je n’ai plus écrit une ligne depuis six mois, alors que j’ai deux romans en chantier qui me démangent.

J’ai lu que tu ne souhaitais pas recevoir de manuscrits. C’est toujours d’actualité ? Tu préfères contacter toi-même les auteurs ? Ou nouer préalablement une relation de confiance, d’amitié ? Ce que l’on rencontre chez de nombreux éditeurs indépendants.
Je dois me défendre. Impossible de lire 300 manuscrits par semestre ! Mais les auteurs qui ont la politesse de prendre contact avant d’envoyer sont en général mis en lecture (sauf si je subodore un ego XXL). Et nous en avons déjà publié plusieurs. Certains passent outre et nous offrent le plus souvent du n’importe quoi : des romans fantastiques (alors que nous n’avons aucune collection du genre), la manière de soigner son chat avec des plantes d’intérieur, le développement individuel par le tree-climbing… Ils reçoivent une réponse standard… qui leur conseille de se renseigner sur un éditeur avant de lui envoyer un manuscrit. Pour les autres, un rapide coup de sonde permet d’éliminer la plupart. Ce qui confirme cette impression à peine caricaturale : nous vivons dans un monde où chacun veut écrire et plus personne ne lit !
Un problème particulier vient des ateliers d’écriture. Nous recevons parfois des recueils de nouvelles dont la première est plutôt bien torchée mais les suivantes… catastrophiques. De fait, cette première a été travaillée en atelier mais l’auteur n’a rien assimilé et ne peut reproduire le fruit de l’apprentissage. Après ce premier écrémage, il y a la première lecture intégrale. Puis vient le choix difficile entre les manuscrits qui passent l’épreuve. Car nous n’avons pas les moyens de tout publier. Mon unique critère, dont je confesse la subjectivité, est la qualité littéraire, incluant les trois éléments dont je parlais plus haut. La rentabilité potentielle n’est jamais un critère. Par exemple, l’ouvrage que nous sortons en mai s’est vu refuser par Calmann-Lévy, qui avait pourtant déjà publié l’auteur… « parce que c’était invendable ».
Je ne sollicite pas les amis. Ils me connaissent et savent pouvoir me contacter. Mais c’est très dur psychologiquement de devoir refuser le manuscrit d’un ami, de quelqu’un dont j’apprécie tout ou une partie de l’œuvre, parce qu’il ne me semble pas abouti. Jusqu’ici, aucun ne semble m’en tenir rigueur. Avec les inconnus acceptés, j’ai toujours un échange de mails préalable, qui me donne une indication sur leur qualité humaine (mon expérience en tant que médecin m’est utile). Jusqu’ici, j’ai pu éviter les auteurs insupportables que me décrivent des collègues éditeurs. Et aucun ne m’a jamais attaqué parce que son livre se vendait mal. Ça viendra peut-être.

Quid de la diffusion/distribution des livres ?
C’est le principal problème depuis le début. En Belgique, après deux ans d’autodistribution, nous avons pris contact avec Ubris, une petite structure bruxelloise spécialisée dans la BD alternative qui voulait s’étendre à la littérature. Le contrat était fin prêt quand la crise est arrivée. Devant l’effondrement des ventes, Ubris a été repris par Pinceel, le numéro 3 en Flandre, également spécialisé dans la BD. Ces gens voulaient aussi s’étendre à la littérature, mais ils ont laissé tomber leur pôle francophone après des débuts qui nous avaient globalement satisfaits. Nous avons contacté tous les distributeurs et… aucun n’a voulu de nous : « la littérature ne se vend pas ». Nous avons quand même pu passer dans le pool de petits éditeurs représentés à La Caravelle par Espace Livre & Création. La Caravelle nous a déçus mais nous a permis d’investir la FNAC. EL&C a fini par ouvrir sa propre structure de distribution (avec Aden). Nous aurions préféré rester à La Caravelle, mais Glénat les a lâchés et ils ont dû virer une partie de leurs commerciaux… et, dans la foulée, se débarrasser des petits éditeurs. Nous sommes passés chez Joli Mai. Qui assure une distribution mais pas de diffusion.
En France, nous avons d’abord été diffusés-distribués par le Collectif des Éditeurs Indépendants. Ça a plutôt bien fonctionné au début, puis ça s’est effondré. Nous sommes passés chez Pollen, malheureusement en distribution pure, sans diffusion. Ils nous proposent la solution d’un diffuseur indépendant, mais c’est trop risqué (il est payé au pourcentage sur les mises en place, et si la moitié des ouvrages revient chez le distributeur nous sommes en faillite !). Donc, à ce stade, pas encore de solution idéale. Mais il faut savoir que, même en diffusion/distribution à La Caravelle, Luce Wilquin a de grosses difficultés pour placer ses livres chez de nombreux libraires.

Comment juges-tu l’édition et la littérature en francophonie, en Belgique francophone ?
Camille Lemonnier décrivait déjà, à la fin du XIXe siècle, une situation qui n’a guère évolué. Pour la France, nous ne sommes que de petits éditeurs belges, et, pour la Belgique, nous ne sommes pas de grands éditeurs français. Quand je suis allé au Salon du livre de Québec en tant qu’auteur, j’ai pu voir que les éditeurs québécois étaient bien représentés dans les vitrines des libraires. Idem en Suisse romande. Chez nous, on peut toujours courir. Paris est trop proche. (NDLR : ou le Belge francophone trop complexé par rapport à sa propre culture, sa propre identité ?)
Les Impressions Nouvelles font figure d’exception et ont une aura supérieure, de par la personnalité du fondateur Benoît Peeters (NDLR : célèbre comme scénariste des Cités obscures, théoricien de la BD, etc.), ce qui leur a permis d’être distribués/diffusés par Harmonia Mundi, la Rolls des distributeurs indépendants.

T’intéresses-tu aux grands auteurs étrangers ? Aux auteurs flamands ?
Autrefois, oui. Et j’ai notamment lu pas mal de Flamands, certains dans leur langue. C’est une littérature très riche, avec laquelle je me suis senti souvent en résonance. Maintenant, je n’ai plus de temps que pour les manuscrits de la maison et c’est frustrant. Je suis complètement largué. D’autant qu’un élément extrinsèque s’est ajouté : suite à plusieurs opérations, j’ai perdu la vision de l’œil gauche il y a douze ans, et il me reste des névralgies ophtalmiques permanentes, qui inhibent ma capacité de lecture, surtout sur papier.

Et les nouvelles séries TV, le grand phénomène créatif du moment ? Celles qui émanent surtout des boîtes indépendantes US et renouvellent la grammaire de la narration ? Je songe à The Wire, Six feet Under, Mad Men, The Shield, The Sopranos, Deadwood, Breaking Bad, Games of Thrones.
Je ne les connais pas du tout. Et je n’en suis pas fier, mais les journées n’ont que trente-six heures!

Question-bateau. Tu crois que le numérique va balayer le papier ? Comment te positionnes-tu par rapport aux évolutions technologiques ?
Depuis deux ans, notre catalogue est numérisé (PDF et ePub). Cependant, le chiffre d’affaires du numérique représente environ 1 % du total de l’édition et n’augmente pour aucun éditeur. Il a même tendance à se tasser aux USA, où il semblait bien démarrer. Le problème actuel n’est pas le support du livre mais le livre lui-même. L’écrit n’est plus, en dehors des publications scientifiques (et même !) le mode référentiel de communication (NDLR : pourtant, les sms et les réseaux, c’est de l’écrit, Gérard !). Encore moins d’une communication esthétique. La peinture a déjà quasiment disparu, la littérature va suivre. Je pense faire du combat d’arrière-garde. Le numérique pose un autre problème : la capacité d’autoédition est surmultipliée. Théoriquement, ce pourrait être un bien, car bien des auteurs sont trop originaux pour l’édition commerciale, mais des millions de livres sans la moindre valeur submergent les œuvres des écrivains authentiques. Et ceux qui surnagent ne le font pas grâce à leurs qualités.
Le numérique ne va pas balayer le papier… mais la littérature. On peut bien sûr espérer que d’autres formes d’art émergeront (NDLR : c’est certain, car il en a toujours été ainsi… depuis des millénaires ; l’art demeure mais se déplace de forme en forme, de support en support ; le passage de la culture orale à l’écrit avait été fort décrié, comme celui du cinéma muet au parlant, etc.), mais la virtuosité technique risque de l’emporter de plus en plus sur l’émotion esthétique.

Que réponds-tu aux grincheux qui pourraient s’étonner que l’auteur Adam soit publié par l’éditeur Adam ?
Je m’étais dit que publier Qôta-Nîh dans M.E.O. donnerait du poids à la maison (à tort : après huit ans de silence, la plupart avaient oublié qui j’étais !), mais j’ai financé moi-même l’impression et le service de presse, je ne voulais pas peser sur la maison d’édition. Mes trois livres parus chez M.E.O. sont donc de l’autoédition (quoique deux d’entre eux aient obtenu une aide du Fonds national de la littérature) et je le revendique. Non par provocation, mais par nécessité intérieure. Tu sais… Hubert Nyssen a publié ses Carnets chez Actes-Sud (après en avoir abandonné la direction, mais ça n’y change pas grand-chose). Et Gide a publié à la NRF (dont il était un des fondateurs).
NDLR : Quand on a été publié par de belles enseignes et reconnu comme auteur de qualité durant de longues années, ce qui est le cas de Gérard Adam, on peut nourrir une profonde lassitude pour les aléas de l’édition traditionnelle et vouloir échapper à ses contraintes, imposer son timing par exemple ou sortir des livres plus difficiles (comme son roman Qôta-Nîh, une polyphonie de 760 pages… assez denses), etc. Il ne faut pas confondre l’autoédition (ici, à peine déguisée), voie empruntée par de très grands auteurs, par de nombreux poètes, etc. et la publication à compte d’auteur, qui est à mille coudées et me semble, elle, plus que discutable, puisque les rapports auteur/éditeur/public y sont biaisés (voir à ce propos le site de l’association L’Oie plate qui a succédé au mémorable CALCRE et distingue le bon grain éditorial de l’ivraie).


Avant de nous quitter, je tiens à te féliciter, Gérard, pour la qualité de tes sites d’auteur et d’éditeur. J’en conseille la fréquentation à tous nos lecteurs. En tant qu’homme/auteur, tu as réussi la gageure de raconter ta vie sans fausse modestie mais, en même temps, avec de l’humilité, de la lucidité, de la dérision. Partout, partout de la vérité, de la sincérité, de la simplicité. Tu émeus et fais réfléchir. Tu apprends beaucoup à quiconque veut se lancer dans la carrière des lettres. Ou dans la vie tout court. Quant au site M.E.O., il regorge d’informations sur les écrivains, leurs œuvres. On y découvre ce que j’ai constaté de visu au cours des divers salons où nous nous sommes croisés, tu te coupes en quatre pour tes auteurs (présentations, vidéos, séances de dédicaces…), tu leur sacrifies beaucoup de temps et d’énergie.
Puisses-tu en être récompensé !
PS : Ce qui est en bonne voie : Michel Joiret et Gérard Adam lui-même ont été récemment primés ! Le même Joiret et Bozidar Frédéric étaient finalistes du prix Marcel Thiry, le roman de Gérard Adam Le Saint et l’autoroute du prix du Parlement.





En février 1992, Luce Wilquin publiait mon deuxième roman, "La Lumière de l'Archange", qu'aujourd'hui encore je considère comme un de mes trois meilleurs, les plus proches en tout cas de ce que j'espère un jour parvenir à écrire.
Le roman a été finaliste du Prix Rossel.

Il racontait l'histoire d'un spécialiste des maladies virales, fondateur d'une confrérie de scientifiques, victime, en 1999, du virus qu'il étudiait, un redoutable mutant surgi dans les forêts centrafricaines, tiens tiens. Tenu en quarantaine dans son propre service, soutenu par ses amis du monde entier, il participait à la course de vitesse entre l'épidémie et la recherche, tout en prenant conscience d'un monde contemporain qu'ébranlaient de profonds bouleversements sociaux ou géopolitiques, ainsi que l'avènement de fanatismes religieux en cette ultime année du XXe siècle et de l'ère des Poissons. Rescapé, il poursuivait la lutte dans une partie de l'Afrique ravagée par l'épidémie et isolée du reste du monde, tandis que
d'étranges modifications psychiques apparaissaient chez les survivants. Le développement de la vie étrait-il à un carrefour ?
L'idée m'en était venue en 1976, quelques jours avant mon départ du Zaïre, alors qu'une épidémie inconnue tuait quasi tous les malades et le personnel soignant dans un hôpital du nord-est du pays et un autre, non loin, au Soudan. Une épidémie dont le virus responsable, bientôt baptisé "Ebola", disparaîtrait aussi soudainement qu'il était survenu pour faire dans les décennies suivantes des réapparitions sporadiques en divers endroits du continent. Comme un démarreur qui tousse avant de parvenir à entraîner le moteur.

Ce roman de légère anticipation (à l'époque), ainsi que d'aventure et d'introspection, se voulait témoignage de toutes les interrogations et les dangers de notre époque. Péché mortel pour les ayatollahs d'une futilité littéraire et des papotages dans les cercles parisianistes ! Il s'en est donc vendu 220 exemplaires, quand une œuvrette parisienne, signée par un people, parue quelques mois plus tard et qui s'en est probablement inspirée, a cartonné.
Aujourd'hui, le démareur ne tousse plus et le moteur "Ebola" s'emballe (si la pandémie mondiale n'est pas pour cette fois-ci, elle sera pour la prochaine), tandis que les fanatismes flambent, que les religions arriérées relèvent la tête, que l'ultralibéralisme triomphant, libéré du "spectre" communiste, s'apprête à démanteler toutes les solidarités sans qu'aucune pensée n'émerge pour s'y opposer. Après les dinosaures, la nature pourrait bientôt se débarrasser du prédateur humain.
"La Lumière de l'Archange" acquiert donc une actualité que je ne lui souhaitais pas (même si je la pressentais inéluctable), sans espoir de gagner pour autant la reconnaissance d'un public qui engloutit son champagne de contrefaçon tandis que coule son Titanic : le reste du tirage, à l'exception de quelques exemplaires, a été mis au pilon.





Le 18 septembre 2013, le Prix Emma Martin, décerné par l'Association des Écrivains belges de Langue française (AEB), a été attribué à mon recueil "De l'existence de dieu(x) dans le tram 56", publié aux éditions M.E.O.

Prix Emma Martin

On peut lire ci-dessous la nouvelle qui donne son titre au recueil.

(Que ceci n'empêche pas mon honorable lecteur d'acheter le livre, il est plein d'autres nouvelles, que j'ai la faiblesse de croire bonnes.
)

Emma Martin 011  Emma Martin 02

Remise du prix par Jean-Pierre Dopagne, président de l'AEB,
et présentation du recueil par Michel Joiret, président du jury.

Photos : Pierre Moreau



Nouvelle parue dans le n°236 de la revue Marginales

Lue plus tard à l'espace Senghor par une comédienne dont j'ignore le nom
(lors d'une manifestation organisée par Adrien Huchard)
Lue également par Madeleine Fabrice sur les ondes de la RTBF
(émission d'Annie Rak)
Un extrait en a été choisi par Marianne Sluzny pour illustrer une séquence de son film sur Bruxelles produit par la RTBF.

J'avoue avoir un faible pour ce texte.


DE L’EXISTENCE DE DIEU(X) DANS LE TRAM 56
 
Quatre fois par semaine, j’emprunte à la station Anneessens le tram 56 de très approximativement 13 h. 24 pour aller tenir une consultation de médecin-conseil au square Albert 1er. Mes confrères, accros de la bagnole, ne me voient jamais partir sans me souhaiter avec des trémolos bonne chance et bon courage, comme si je m’enfonçais en diligence dans les territoires d’Apaches sur le sentier de la guerre. Il est vrai qu’embarquant dans le ventre de la place où se tient chaque soir le marché du sexe homosexuel, je ne sors du tunnel que pour traverser le quartier de Cureghem, un des plus décriés de la capitale, réputé lieu de tous les trafics, arrachages de sacs et autres car-jackings.
J’aime bien le tram 56. La STIB affecte à cette ligne d’anciens modèles aux banquettes inconfortables, qui asseyent face à face leurs usagers cosmopolites, Maghrébins, Africains, Européens du Sud et Anderlechtois de souche, dont s’enchevêtrent les accents bigarrés. Contrairement aux lignes qui desservent les beaux quartiers, nul accordéoniste rom n’y joue son Goran Bregović, nul SDF n’y mendie « une p’tite piécette, une p’tite tartine, une p’tite cigarette ». Je pense qu’ils ont tort. Les bourses les mieux remplies ne sont pas celles qui se dénouent le plus facilement.
Autrefois, j’éprouvais beaucoup de plaisir à observer mes compagnons de voyage. Il m’arrivait même de prendre des notes, projets de romans ou de nouvelles dont les plus insolites seraient protagonistes. La découverte s’est émoussée avec l’habitude, et je mets plutôt à profit pour lire la douzaine de minutes que dure le trajet.
Mais aujourd’hui, les méninges en capilotade et les yeux brûlants m’interdisent toute concentration. C’est que, vers deux heures du matin, dans l’état marécageux suivant un de ces réveils intempestifs que l’élasticité moindre de leur vessie inflige aux quinquagénaires, m’est sautée au cerveau la question de l’existence de Dieu. Quel événement de la veille avait lancé le tourniquet ? La déportation vers leur Slovaquie d’origine de Tsiganes qui n’avaient commis d’autre crime que de nous demander l’hospitalité ? Une discussion d’écrivains amers sur la future capitale culturelle autoproclamée de l’Europe ? « Brasilia culturelle, avions-nous persiflé entre exclus de la fête, où les fonctionnaires se morfondent avec la tête à Rio ». Et le Rio littéraire de Bruxelles étant bien entendu Paris, nous nous étions soulagé la bile en la déversant sur le monopole médiatique des écrivains belges d’expression parisienne.
Quel rapport ? L’inégalité des chances, bien sûr, qui faisait naître l’un dans un ghetto balkanique et l’autre dans la bourgeoisie occidentale, qui, à talent égal, donnait à un auteur l’entregent gage de succès qu’il refusait à un autre. Inégalité à laquelle je pouvais me résigner si elle était due au hasard, mais non si la voulait un quelconque tyran dans sa chantilly de nues.
Parmi d’autres fumeux raisonnements, je me souviens d’avoir pensé que la question n’avait d’intérêt que si Dieu existait, qu’elle était, sinon, nulle et non avenue, puisque portant sur l’existence ou non d’une inexistence. Également qu’il était moins risqué de croire en l’existence de Dieu s’il n’existait pas que l’inverse, lâcheté sans nom dont je rougis encore, et que peut seule excuser l’exaspération de l’insomnie. De toute façon, le débat intérieur s’est clos sur cette constatation que j’avais bien de la chance de ne croire en nulle toute-puissance éternelle, que cette mécréance m’évitait d’avoir, au nom de la dignité humaine, à déclarer à un despote aussi odieux que sadique une guerre que la disproportion des forces eût vouée au désastre.
Pas de quoi briguer un Nobel de théologie, mais ces ruminations entortillées m’ont tenu l’esprit jusqu’à cinq minutes de la sonnerie matinale avant de me laisser choir dans un sommeil aussi bref qu’insondable.
 
Aussi, vanné, grincheux, atrabilaire, ai-je failli récriminer contre un Black affalé sur son siège, dont les jambes écartelées entravaient l’accès au fauteuil d’en face. Considérant toutefois la stature de rugbyman, les paluches de catcheur, le crâne rasé, l’œil aussi vitreux qu’injecté sous l’arcade proéminente, je m’en suis prudemment abstenu, mettant avec une tolérance bien à propos son attitude sur le compte de la came dont il était bourré. Tandis que je me faufilais en douceur, un frémissement a parcouru le fauve, un soupçon de lueur humanisé le néant du regard, il m’a semblé, ou était-ce illusion, que le corps se mouvait de quelques millimètres avant de retomber en léthargie.
En tout cas, me voici installé. Peu confortablement certes, pareil à une vierge qu’on reluque, le dos raidi contre le dossier, les bras enlaçant mon sac à dos, les genoux serrés effleurant les génitoires de mon vis-à-vis. Mais assis. Et l’esprit vagabond, proie jetée en pâture à la meute agressive des ratiocinations.
 
C’est que je me veux agnostique, c’est à dire athée pas trop sûr de son coup, la cervelle embourbée de sédiments catholiques charriés par mon éducation, qui me poussent à m’interroger, par exemple, sur la responsabilité de ce jeune Africain dans la veulerie où il s’enfonce. Des drogués, j’en examine chaque jour. Je n’ai pas à les traiter, ni même à les aider. Bêtement, à apprécier dans quelle mesure le délabrement de leur santé leur ouvre les maigres vannes de la sécurité sociale. Ce qui ne m’empêche pas d’entendre de leur bouche l’enchevêtrement de hasards, un mal-être, une absence, un désamour, une rencontre, un milieu, un caractère plus faible, ou plus indolent, qui pousse dans le tunnel et verrouille la porte.
Et de me demander où est la destinée, où la liberté.
Pourquoi lui et pas moi qui, ne manquant de rien, ai l’outrecuidance de me lamenter sur le peu de cas fait de mes œuvres ?
Lui et pas ces quatre étudiantes debout sur la plate-forme, joyeuses de leur après-midi de congé, qui comparent leurs flirts, médisent de leurs profs et se passent l’écouteur d’un walkman déversant à la régalade une épilepsie de cymbales ? Fine blondinette au museau de souris, négrillonne rigolarde et bien en chair, deux Maghrébines, l’une ravissante et qui vérifie sans arrêt qu’on admire sa moue boudeuse, ses boucles en cascade aux reflets de henné, ses formes moulées par jeans et tee-shirt, l’autre au voile strict sur une veste et des pantalons gris, mais portable à la ceinture et boute-en-train du quatuor. Je les retrouve chaque mercredi, entourées jusqu’au passage du tram d’une cour de garçons qui friment en allumant ostensiblement leurs cigarettes sous le panonceau interdisant de fumer.
Lui et pas la Cucaracha qui, à la station Lemonnier, grimpe en se dandinant, m’adresse un signe de tête et se précipite vers une place disponible. Un jour, considérant ses varices et son volume respectable, je lui ai cédé la mienne et depuis nous nous saluons. J’éprouve bien quelque honte à ce surnom dont je l’affuble. Cucaracha, je l’ai appris récemment, signifie cancrelat, et depuis le génocide rwandais ce vocable appliqué à un humain ne peut que faire horreur. Mais la chanson m’est venue en tête, et avec sa silhouette de tonnelet, son casque de cheveux noirs, ses yeux globuleux, ses lèvres charnues et son teint olivâtre, la Cucaracha ressemble vraiment trop aux matrones mexicaines des bandes dessinées. Sempiternelle robe verte à tournesols, une croix autour du cou, un cabas d’où dépasse le bouchon d’un thermos, je l’ai décrétée femme d’ouvrage et sans doute l’est-elle. Comme chaque mercredi, l’accompagne un bambin qui grimpe sur ses genoux et n’arrête pas un instant de babiller en espagnol. Sa voix à elle, je ne l’ai jamais entendue. Elle se contente de hocher la tête, épanouie sous l’avalanche.
 
Une ruade du tram manque de me culbuter. Atteint au plus vif de son anatomie, le Black pousse un grognement. Nous avons viré au sortir de la gare du Midi, longeons les enseignes de restaurants exotiques et de mailings internationaux -envio de dinero ne signifie pas envie de dîner mais envoi d’argent- avant de replonger sous les voies pour déboucher sur le Far West de la place Bara où, jamais jusqu’à ce jour, des voitures qui envahissent et embouteillent sans vergogne la voie réservée, n’ont bondi, mouchoir sur le nez, des détrousseurs avides de scalps.
Cette double boucle fut naguère cause d’un incident. Une Marocaine berçait d’une main son nouveau-né. Le wattman a viré avec une sécheresse telle que, déporté, le landau a heurté le pied d’un petit homme sur la banquette voisine. Aux excuses présentées, celui-ci a répondu en suffoquant de rage, on n’était plus chez soi, si on ne remballait pas ces bougnoules ce seraient les Belges qui devraient quitter le pays… Le ton a monté, quelques Arabes se sont échauffés, le pire semblait inévitable, quand un étudiant à l’accent flamand s’est levé pour faire la quête afin d’offrir un billet d’avion au déplaisant personnage et de nous en débarrasser au plus vite. Ses facéties ont fait tomber la tension. Les autres voyageurs, qui avaient pris fait et cause pour la mère, ont rivalisé de bons mots, euphoriques de s’ériger en bloc contre le racisme imbécile. J’avoue n’avoir pas été en reste, ébahi tout de même de voir le bonhomme n’en pas démordre et grommeler de plus belle ses propos ahurissants, le regard fixe, la mâchoire crispée sous l’avalanche de quolibets. Il est descendu au même arrêt que moi. C’est alors seulement, le voyant s’éloigner en maugréant, d’une démarche raide et saccadée, que j’ai diagnostiqué la démence présénile, et que notre belle unanimité de justiciers s’était faite à l’encontre d’un innocent bouc émissaire.
 
Un GSM émet deux mesures du Casse-noisettes et la jeune Maghrébine se retrousse le voile pour dégager l’oreille. Une mèche s’échappe, qu’elle lisse avec coquetterie. La communication est pareille à toutes celles des transports en commun, ça va et toi, oui on est dans le tram, ciao on se rappelle, bisous… Exhibition de l’engin plus importante que le message.
Mais oui, c’était Slimane ! Fou rire des quatre, inextinguible.
Une asperge à la barbe intégriste les fustige d’un œil torve et, craignant sans doute la contamination, fait de son maigre poitrail un rempart à sa femme rondouillarde, visage de cire mate au fond des falbalas.
Près de lui, un vieux en djellaba immaculée, sourire indulgent aux lèvres, me rappelle cet autre chez qui on venait de découvrir un cancer inopérable, et qui me demandait l’autorisation d’aller à La Mecque avant que son état ne l’en empêche. Il était d’une sérénité bouleversante. « Docteur, m’avait-il dit, le regard pétillant, toute ma vie je me suis tué dans des métiers pourris. Le peu que j’ai gagné est passé dans l’éducation des enfants, pour que leur vie soit meilleure que la nôtre. Maintenant qu’ils sont bien, ma femme et moi devrions l’être aussi. Le destin en décide autrement. Alors, ils m’offrent ce pèlerinage. Voyez-vous, docteur, aussi pauvre que je sois, bientôt je vais partir pour le même voyage, et dans la même tenue que le roi du Maroc. » Je pensais qu’il évoquait le vêtement rituel du pèlerin. J’ignorais qu’Hassan II venait de mourir.
 
Et c’est comme si en moi sautait un bouchon, une lucidité se répand qu’exacerbe la fébrilité de l’insomnie. Je comprends que nul, parmi ceux avec qui je partage ma douzaine de minutes, ne sait ni ne saura que leur ville s’invente ex nihilo un fantasme de capitale culturelle, que la culture n’est pas un vain pétillement de l’esprit mais ce qui, enrichissant les hommes, les rapproche, les aide à se comprendre, se respecter, s’estimer. La cuve de mon tram 56 brasse vingt, cent, mille univers, alchimie d’une culture ignorée, sinon méprisée, de ceux qui paraderont dans les colloques et les festivités, prolétaires au boulot machinal, chômeurs sans perspective ou qui se débrouillent au noir, drogués et petits dealers, traficoteurs, malfrats sans envergure, paumés qui cherchent en taguant les murs un accès à la lumière comme les arbres des grandes forêts tendent leur cime vers le ciel, vieux qui survivent d’une pension misérable, les uns noyés dans la solitude et la déréliction, d’autres au bonheur desquels suffisent une bière et un rire partagés, mais aussi, mais surtout, des philosophes à la sagesse d’autant plus profonde qu’elle s’ignore, des musulmanes qui s’arrachent à l’assujettissement sans renier l’essence de l’islam, des adolescents qui ont dépassé les clivages ethniques au point de ne même plus concevoir un monde homogène et son incommensurable ennui. Et moi, l’esprit englué du sommeil en retard, moi parmi eux sans vraiment en être, moi qui ne crois en rien mais doute d’avoir raison, moi qui, désespérant d’être un jour leur témoin dans une littérature obnubilée par les bulles parisiennes, n’en voue et n’en vouerai pas moins tous mes instants à écrire des livres que nul, ou peu s’en faut, ne lit et ne lira…
 
Mais Dieu, les Dieux, ou son, leur, (in)existence, dans cette macédoine d’êtres et de pensées ? Comment, pourquoi, la vie ? Et l’injustice ? Et la souffrance ? Ne serait-ce pas le sens ultime de toute littérature comme de toute forme d’art, plonger en nous-même pour en ramener quelque témoin de l’Impénétrable ? Quelle représentation peuvent en avoir, en tête pour l’un, dans le cœur pour l’autre, ces deux musulmans dissemblables ? Et ces quatre jeunes filles, si différentes et si proches, heureuses d’exister, et d’être jeunes, et d’être ensemble ? Et l’Africain dans son nirvana chimique ? Et la Cucaracha, mosaïque d’Indien et d’Espagnol ?
Et la femme du supposé fondamentaliste, dont le regard atone, du plus profond du voile, passe à travers moi sans me voir, à travers le monde sans le voir, puits sans fond de non-espérance, que signifie pour elle cet être suprême au nom duquel on l’étouffe ?
 
Comme s’ils répondaient à mon appel, les voilà qui se prennent la main, Allah-le-Miséricordieux entraînant dans une démentielle sarabande Allah-le-Pisse-Vinaigre, et Imana-le-Tambourinaire se joint à eux, et l’ardent Nkouloun-Kouloun, et les esprits vitaux animant êtres et choses, et Jehovah-le-Terrible, et notre Paternel barbu avec sa colombe perchée sur l’épaule, et un hybride de Christ carnavalesque et de serpent à plumes, et Brama, Shiva, Vishnu, Kali, Tutti Quanti, emportant à travers l’espace le tram 56 et ses passagers, farandole burlesque et grimaçante, le visage du presque vieux dément s’illumine à la vue des quatre adolescentes embarquées dans un rap frénétique, le Black au souvenir de ses origines mandingues ondule comme une liane, la Cucaracha troussant sa robe à tournesols mâtine de flamenco la danse sacrée des Aztèques, la femme de l’intégriste rejette ses voiles, exhibe son nombril et ondule des hanches devant le tonnerre de Zeus transformé en taureau, ensemble nous sommes heureux, ensemble nous jubilons, exultons, explosons de rire, électrisés, déchaînés, enivrés de nous-mêmes, et mus par une impulsion synchrone, nous nous déculottons pour présenter à la future capitale de la culture officielle nos derrières les plus irrévérencieux…
 
Quand ils me laissent choir, le square Albert 1er aligne ses garages. À peine si j’ai le temps de bondir avant la fermeture des portières, mettant une fois de plus en péril la postérité de mon noir vis-à-vis.
Et tandis que s’éloigne, tanguant et ferraillant, le tram 56 emportant hommes et divinités, fugaces, trop fugaces compagnons de route, je reste sur l’embarcadère, ému à sortir mon mouchoir, empreint de la consolante pensée que si Dieu n’existe pas j’ai bien raison de ne pas croire en lui, que s’Il existe Il devait bien avoir Ses raisons de me créer mécréant.




Le 15 novembre 2012, le Prix du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a été attribué au roman "Madame Cléo", de Michel Joiret, que j'ai publié aux éditions M.E.O.
Mon roman "Le Saint et l'Autoroute" faisait partie des cinq finalistes.

La SABAM m'a demandé (a demandé à l'éditeur, l'auteur étant membre de la SCAM) une réaction à ce prix pour son bulletin.
La voici :
« La vie d’un éditeur purement littéraire comme M.E.O. n’est pas un jardin de roses ! Pour la France, nous ne sommes qu’un petit éditeur belge, avec toute la condescendance que cela implique, et pour la Belgique nous ne sommes pas un grand éditeur français, avec tout le mépris que cela implique.
La plupart des chroniqueurs littéraires (oserait-on encore parler de critiques ?) nous regardent de haut, sachant que parler de nos livres, quelle que soit leur qualité (qu’ils n’auront de toute façon ni le temps ni l’envie de découvrir) ne les coifferait d’aucune aura. Et lorsque l’un d’eux s’y risque, sa rédaction bloque souvent l’article, peu porteur pour le journal. Quant à la radiotélévision, mieux vaut n’en rien dire… La plupart des libraires n’exposent dès lors pas nos ouvrages, sachant qu’on n’en parlera pas ou peu. Et les lecteurs potentiels, tout simplement, ignoreront toujours leur existence. C’est pourquoi un prix comme celui du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles est pour nous un encouragement précieux. Pas tant pour d’éventuelles ventes (la presse belge, qui a rendu compte du moindre prix parisien, n’a pas jugé utile de mentionner celui-ci), mais surtout parce que cette décision d’un aréopage incontestable nous conforte dans l’option de privilégier la qualité au commercial. »







Monique a retrouvé ce texte, que je me souviens d'avoir écrit, mais je ne sais plus quand ni dans quelles circonstances. Il était dédié à Michel Joiret. Un projet pour le Non-Dit ? Le lui ai-je envoyé ?
J'ai la mémoire qui flanche…

J'ignore si je l'écrirais encore dans les mêmes termes, aujourd'hui que même les ayatollahs qui ont engaîné la poésie de langue française dans un carcan d'intellectualisme reconnaissent que, peut-être, éventuellement, et en se bouchant le nez bien sûr, on pourrait réaccorder au lyrisme, certes pas un siège au Parnasse, mais quelque vague strapontin.

Trouvé dans la trop luxueuse revue d'un libraire bruxellois
ce commentaire à propos d'une sienne consœur traitant de poésie :

« Lisible mais de très haut niveau, sortant du genre poésie-poésie... »

Voilà, je sais tout, j'ai compris, merci,

pourquoi ce qu'il me restait d'adolescence, gorgée de Villon à Éluard,
après trop longue éclipse à bourlinguer, soigner, rédiger des proses kilométriques,
se risquant à la découverte enfin de quelques vers nouveaux
s'était naguère assise, la tête entre les mains.

Je m'étais cru fini
désormais trop aride le sentier du Parnasse
l'andropause approchait son mufle malodorant
je n'avais plus accès au langage des dieux...

Je le sais à présent, l'âge n'y était pour rien,
j'étais simplement d'un trop bas niveau,
esclave de l'intelligible,
d'une méprisable poésie-poésie.

À moins... à moins...

À moins qu'après tout les bonnes gens n'aient raison, qui vibraient autrefois à Musset ou Verlaine et,
calés dans leur fauteuil, poing refermé sur leur coca,
laissent aujourd'hui jargonner sur leurs sommets brumeux nos génies versificateurs,
demandant aux sitcoms, aux reality-shows
l'émotion désormais prohibée dans les vers.

Combien j'en ai marre de la centième paraphrase de Lao-Tseu
marre de la millième et prévisible rencontre d'une machine à coudre et d'un parapluie sur des tables à dissection où déjà nos dormeurs du val s'amoncellent par charniers entiers
marre de ces scribes trop bien assis au tribunal de la renommée.

Quel Homère enfin se lèvera pour me faire à nouveau vibrer ?
Quel chantre pour ces temps horribles et passionnés
où la soldatesque viole au nom de la pureté
où les saints se font chiffonniers

où tout amour est pari sur la mort

où la violence engendre le désespoir et le désespoir la violence
où les merdes de chien sur les trottoirs sont la dernière signature de vieux, ou de jeunes nés vieux, qui n'ont pas su, ou pas pu acquérir la sagesse ?

Qui me dira la tension désespérée vers un esprit dégagé des
religions, des morales, des idéologies surtout ?

Qui me dira la fragilité d'un bouton de rose qui hésite à éclore dans la puanteur d'un square ?

Illisible hélas pour un si haut niveau ?

Et si notre ultime audace devenait la clarté ?

P.S. Ceci n'a pas la prétention d'être un poème, pas même un de ces méprisables débris de poésie-poésie !






Le 29 avril 2011, le Centre Culturel de Beauraing organisait la manifestation littéraire "Beauraing s'en(l)ivre", où étaient invités des auteurs ayant (eu) un rapport plus ou moins proche à la ville. J'y ai retrouvé quelques amis, dont Jean-Pierre Dopagne et Jean-Claude Marlair. J'y ai aussi rencontré Yun Sun Limet, que je connaissais de nom
, mais dont je savais seulement qu'elle avait obtenu le Prix de la première œuvre de la Communauté française de Belgique. J'ai découvert que, peu après son arrivée en Belgique, ses parents avaient fait construire une maison en face de celle qu'habitaient mon grand-père et sa deuxième épouse, chez qui j'avais passé trois ans de mon enfance, et que mon grand-père, chaque soir, leur faisait rapport sur l'activité des ouvriers, qu'il "surveillait " depuis sa fenêtre (ce que j'imagine très bien !)
À quelques années d'intervalle, deux futurs écrivains ont donc vécu de part et d'autre de la "Route de Givet" à Beauraing, lieu, à n'en pas douter, où souffle l'esprit littéraire. 

Beauraing



TOUT UN POÈME…

Il n'arrive pas tous les jours qu'une inconnue vous offre un poème qu'elle a écrit pour vous.
C'est pourtant ce qui m'est arrivé alors que je tenais le stand des éditions M.E.O. à la récente Foire du Livre Belge d'Uccle.
Cette dame m'a rappelé que nous avions parlé de littérature lors de l'édition précédente. Nos propos l'avaient touchée, elle avait écrit ce poème dans la foulée.
Après me l'avoir offert, elle a acheté un exemplaire de Qôta-Nîh.
J'espère ne pas la décevoir.


Poème-Nise






PRÉSENTATION


Dans le cadre de l'ASBL PLUMES CROISÉES, que dirigent Mohamed Belmaïzi et Michel Cornelis, Daniel SIMON m'a interrogé à la librairie AU FIL DES PAGES de La Hulpe le jeudi 3 juin 2010 à propos de mon roman Qôta-Nîh.
Comme toujours, les questions de Daniel étaient pertinentes, vastes et tout sauf anecdotiques (ce qui ne m'a pas empêché d'y répondre à partir d'anecdotes). Elles ont fouillé l'ouvrage au point de me faire découvrir des éléments qui ne m'avaient pas frappé. Elles m'ont aussi obligé à réfléchir à la manière dont s'élabore une œuvre d'une telle dimension, aspect qui, en général, ne me retient pas (les choses se passent d'elles-mêmes, comme elles doivent se passer). Pourtant, si je n'avais pas voyagé en Inde avec Monique en janvier 2002, quelques semaines après les attentats du 11 septembre et alors que le pays était à deux doigts de la guerre avec le Pakistan, si, au lieu d'utiliser les moyens touristiques habituels, je n'avais loué une barque et son propriétaire pour ramer avec lui dans les Backwaters du Kérala, si cet homme ne m'avait parlé avec enthousiasme de sa région, si, peu après, je n'avais eu quelque inquiétude au sujet de ma prostate, m'obligeant à une actualisation de mes connaisances médicales, si, si, si…, jamais ce livre n'aurait vu le jour.


Plumes croisées

La Hulpe-01
Présentation par Mohamed Belmaïzi,
La Hulpe-02
un intervieweur passionné (et passionnant),
La Hulpe-03
un interviewé perplexe,
La Hulpe-04
et une séance de signature.




J'ai eu récemment la surprise et l'émotion d'apprendre que Marc Quaghebeur, directeur des Archives et Musée de la Littérature, souhaitait y créer un "Fonds Adam". Quelque peu confus, j'ai dû me résoudre à lui avouer que je ne m'étais guère soucié de conservation de mes archives, et que le manuscrit de "L'Arbre blanc dans la Forêt noire" (une douzaine de cahiers raturés jusqu'à en devenir illisibles) avait fini dans un conteneur à ordures. Tous mes ouvrages suivants ayant été rédigés directement sur mon Mac, j'étais assez perplexe quant à la matière à lui fournir. Il me restait heureusement le premier tapuscrit, encore bien imparfait, de cet ouvrage, ainsi que mon carnet de bord en Bosnie, une tenue blanche portée durant mon séjour au Zaïre, mon béret et mon foulard bleus de l'ONU, quelques médailles ("ces hochets qui font marcher les hommes"), plus d'une centaine de lettres de refus d'éditeurs (sans doute plus doués pour les affaires que ceux qui ont accepté de me publier), le travail préparatoire à la page "Autobiographie" du présent site, que j'ai laissé dormir deux ans avant de me décider à le réaliser.

Au cours d'une rencontre et d'échanges très riches, j'ai donc remis ce fouillis de souvenirs à Marc Quaghebeur. Il en a profité pour m'apprendre, à ma stupéfaction, et bien sûr à ma fierté, pourquoi jouer les faux modestes? qu'en février-mars il avait donné à Sofia et à Rome un séminaire dont le centre était "L'Arbre blanc dans la Forêt noire". Une fierté mêlée à ce pincement de cœur et cette interrogation : si ce livre présente un réel intérêt, pourquoi aucun éditeur n'en a-t-il voulu, m'imposant de le publier à compte d'auteur déguisé ? (Ce dont j'ai depuis longtemps cessé d'être honteux, il est vrai : je le considérerais même comme un titre de fierté)


Marc Quaghebeur
Gérard Adam
Une rencontre riche et chaleureuse.
© Alice Piemme


Le dépouillement des archives et la préparation du fonds a été confiée à Charles KABWETE MULINDA, professeur d'Histoire à l'Université de Butare (Rwanda), venu faire un stage aux Archives et Musée de la Littérature afin de réaliser à Butare un archivage de la mémoire historique et littéraire rwandaise.
À l'initiative d'Alice Piemme, j'ai eu la chance de rencontrer Charles la veille de son retour au pays.



Charles et Gérard

Pour la postérité, l'écrivain et son archiviste posent le pied au centre géographique de Bruxelles
© Alice Piemme




Enregistrements


Edmond Morrel a enregistré une longue interview à propos de la parution de Qôta-Nîh. Il est toujours très agréable pour un écrivain d'être ainsi interrogé sur son œuvre par un critique qui, non seulement, l'a lue, mais l'a comprise en profondeur et pose des questions d'une remarquable pertinence.
En espérant que les réponses ont été à la hauteur…

http://www.demandezleprogramme.be/Le-nouveau-roman-de-gerard-adam?rtr=y

Part 1

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Part 2

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Par ailleurs, avec l'ouverture et la cordialité qui le caractérisent, Didier Mélon m'a demandé d'enregistrer pour son émission "Le Monde est un Village" un récit de voyage en relation avec cette parution. Le hasard faisant bien les choses, l'enregistrement  a eu lieu le… 11 septembre. J'ai choisi de relier deux moments de mes séjours en Inde, l'un en 2002, sur les Backwaters du Kerala, qui a été à l'origine de Qôta-Nîh, et l'autre, en 1978, alors que je venais de commencer la rédaction de "L'Arbre blanc dans la Forêt noire", qui a influencé durablement mon écriture.

La diffusion en a eu lieu le lundi 21 septembre 2009
.
Émission "Le Monde est un Village", RTBF-Radio (La Première).


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Revue MARGINALES


Après l'arrêt de la publication de la revue MARGINALES par les éditions Luce Wilquin, la revue, toujours dirigée par Jacques De Decker, est désormais éditée par une nouvelle équipe réunie autour de Jean Jauniaux.
J'ai eu l'honneur et le bonheur de voir acceptée dans le numéro 273 ("Tous dans le rouge") ma nouvelle intitulée "Le maître du Mont Xîn".

On peut l'entendre ici, tant bien que mal dite par votre serviteur

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Il est également possible de l'écouter sur le site "demandezleprogramme.be" en cliquant sur le lien ci-dessous

http://www.demandezleprogramme.be/La-voix-singuliere-de-Gerard-Adam?rtr=y

Marginales 273





Ceci n'est – presque – pas un aphorisme


Extrait de la rencontre œcuménique entre le moine bouddhiste Matthias Ricard, traducteur et porte-parole de SS. le Daïquiri Baba, et deux religieux catholiques, l'Abbé Nédictine et le Père No :

"Le vingt-et-unième siècle sera spiritueux ou ne sera pas !"



Le Turc sur le nouveau Vieux pont de Mostar


En juin 2006, parcourant la Bosnie en bus, je fais halte trois jours à Mostar. Les hordes touristiques venues de la côte dalmate piétinent coude à coude sur le nouveau Vieux pont. Je préfère errer dans les deux parties de la ville, la bosniaque pas tout à fait relevée de ses cendres, la croate qui fait mine de se la jouer moderne (même si le nationalisme obtus que beaucoup y professent est un effroyable archaïsme). Il fait très chaud, les rues sont à peu près désertes, mais la tension est palpable, la police discrète mais omniprésente. C'est le mondial de foot, il y a deux jours la Croatie a déçu et ses supporters furieux ont cherché la bagarre en franchissant le Bulevar, ancienne ligne de front qui fait encore figure de démarcation, avec la croûte de ses ruines sur une balafre qui refuse de cicatriser. Il y a eu des blessés. Aujourd'hui, elle affronte le Japon et de jeunes musulmans déambulent avec au front un bandau de samouraï.
Vers dix-huit heures, les cars s'en retournent vers les cités balnéaires. Je regagne le vieux quartier à peu près désert, m'offre une daurade grillée à deux pas du pont Kriva Ćuprija. Je suis le seul client, le poisson est remarquablement frais, le petit blanc de la région agréable et le garçon taciturne me laisse à ma rêverie.
Ensuite, je retourne au Vieux pont. Toute la ville est à présent suspendue au petit écran avec ses vœux opposés (encore qu'un ami, quelques jours auparavant, m'a dit que tous les musulmans de Sarajevo espéraient secrètement une victoire croate) et nous ne sommes que deux, accoudés au parapet. L'autre, un vieillard, prend quelques photos. Je lui montre un angle original. Nous échangeons trois mots en anglais. C'est un Turc, venu "avant sa mort" voir cette merveille qu'ont bâtie ses ancêtres, maintenant que, n'en déplaise aux puristes amateurs de patine, il a retrouvé son éclat du XVIe siècle, quand l'architecte Mimar Hajrudin s'était enfui avant le retrait des échafaudages par crainte que son audacieuse architecture ne s'effondre dans la Neretva.
La nuit tombe. Le vert bleuté de la rivière reflète un ciel de plus en plus sourd. De tous les minarets descend le dernier appel à la prière. Instant d'une puissance émotionnelle à couper le souffle. Les larmes me montent aux yeux.
À deux pas, le vieux Turc, lui aussi, pleure.
Me voyant bouleversé, il me demande:
– Do you believe in God?
– No, but when I hear that, I believe in man!

Il est venu me serrer dans ses bras.
Seul le silence convenait à un tel instant. Quand les muezzin se sont tus, nous nous sommes quittés sans avoir ajouté un mot. Je ne l'ai plus revu.



Extrait d'une communication au colloque
"Écriture et engagement, actualité de Charles Plisnier"
Université de Mons-Hainaut, 24 et 25 janvier 1997

parue dans les Cahiers Internationaux de Symbolisme
n° 89-90-91 (1998)


Pourquoi écrire?
Lorsqu'on pose cette question à des écrivains, on est souvent frappé par l'indigence des réponses. La plupart cabotinent, quelques-uns s'extraient un mobile plus ou moins plausible, les plus sincères avouent qu'au fond, ils n'en savent rien.
C'est qu'à l'origine de toute écriture, il est une pulsion incontrôlable. Un acte créateur, avec tout le mystère et la tension qui s'y attachent. Le besoin d'écrire est un talent dont l'écrivain est dépositaire, qu'il est tenu à faire fructifier, coûte que coûte, sans savoir au nom de qui ou de quoi. Il est aussi un crève-cœur: ce qui est en l'écrivain, ou ce qui le traverse, doit à tout prix se frayer un passage, au mépris des déchirures.
Mais que la nature de cette pulsion soit inconnaissable n'exclut pas qu'on puisse lui découvrir une panoplie de composantes.
J'écris par besoin de claironner ce que j'ai cru découvrir. Toute écriture est communication d'un regard, extérieur comme intérieur. Les écrivains sont conscience du monde, mais au sens de «prendre conscience», pas au sens moral du terme. Par là, bien sûr, l'écriture peut être expression d'un engagement personnel.
J'écris pour exprimer ce que j'ai ressenti, qui m'a troublé, m'a fait vibrer. Acte de compassion ou de révolte, d'amour ou de haine…
J'écris pour fuir une réalité, me construire un univers à ma mesure, donner corps à des fantasmes qui n'ont pas droit de cité mais qui témoignent de ma nature humaine.
J'écris pour juguler ma souffrance et mon angoisse. L'écrivain est souvent un écorché vif. Même s'il s'en défend, son écriture est une thérapeutique. Je concède que l'efficacité en est douteuse, que le remède peut exacerber le mal. Elle peut néanmoins se faire instrument de sublimation, d'équilibre, même s'il s'agit d'un équilibre instable, d'une fuite en avant.
J'écris pour exorciser la mort: puisque celle-ci est inéluctable, il s'agit de transférer l'immortalité à mon œuvre.
J'écris pour comprendre et me comprendre, conférer un sens, lutter contre l'absurde. Mon œuvre est facteur de transcendance.
J'écris enfin, hélas, pour être reconnu. Il y a, chez moi comme chez tout homme, un besoin d'admiration et d'amour. L'acte d'écrire est projection désespérée de moi dans la conscience des autres, la publication mise au pilori, humiliante par son impudicité, mais gonflée d'une immense attente.
 
Que se passe-t-il dans l'acte d'écrire?
L'écriture me semble résulter de la fusion de trois exigences conflictuelles et complémentaires: médiumnique, architecturale, esthétique.
Que se passe-t-il devant ma page blanche ou mon écran d'ordinateur, qu'est-ce que l' « état d'inspiration », cette éclipse de la conscience, cette alchimie dont j'émerge, surpris, désorienté, voire angoissé, de découvrir ce qu'elle me révèle? L'écrivain saisi par l'inspiration devient un médium. L'œuvre élaborée à travers lui exprime sa nature d'homme, son vécu personnel (donc son éventuel engagement), son inconscient individuel, ses fantasmes, mais aussi le vécu, l'inconscient, les mythes, le non-dit collectifs dans lesquels il baigne. Par là, il témoigne de la vie, sa nature, son sens peut-être, mystères inconnaissables, mais sur un pan desquels son inspiration jette une lueur, fût-elle imparfaite, incomplète, et dès lors erronée.
C'est là, me semble-t-il, la mission de l'écrivain (…)
Mais il me faut concilier cet abandon avec une exigence de structuration. L'œuvre est une construction qui doit tenir debout. Cet acte architectural, conscient et réfléchi, rend seul cohérent, intelligible, ce que dévoile l'inspiration. Il peut aussi la déformer.
Enfin, il n'y a pas d'écriture sans besoin de « mettre en beauté ». Le choix des mots repose non seulement sur leur sens, leur pouvoir évocateur et symbolique, mais également sur une puissance esthétique liée à leur euphonie, leur rythme, leur agencement, leur rapprochement. Par là s'appose la « griffe » de l'écrivain, son style, point de convergence du médium et de l'architecte, et tension vers l'immortalité.



Texte inédit
(Peut-être est-ce un poème ?)
Un rien cabotin, je n'en disconviens pas, mais je le sentais profondément au moment de l'écrire
(je ne sais plus quand, au début des années 2000)
et j'en avais ras le bol des expressions passe-partout que l'on croise à tous les coins de ligne chez nombre de ceux qui se piquent de juger l'écriture des autres.


Non, je n'écris pas dans l'urgence
Qu'y pourrais-je graver de durable ?
J'écris, souvent, dans la sourde, patiente, irrésistible sape de l'eau captive se frayant dans la roche son obscur sillage de libertés à venir.
J'écris, parfois, dans l'amer détachement de l'aigle affamé qui plane dans les derniers rayons et ne voit pas de proie.
J'écris, toujours, dans l’effarement du poisson rouge qui virevolte pour ne pas se heurter aux parois du bocal et berce de ses orbes l'esprit qui s’émerveille.



Texte bref inédit
Il aurait pu figurer dans la revue "Marginales" n° 231 (thème: la coupe est pleine"),
mais je l'ai écrit bien plus tard.


LE VERTIGE DU PATAQUÈS
(En amical clin d’œil à Michel Lambert.)
 
Hier vers dix-huit heures, l’annonce qu’après les Bardes celtiques, les Griots sénégalais et les Troubadours occitans, convaincus de dopage au Pataquès, seraient à leur tour exclus du Mondial, a déclenché une véritable émeute. Des hooligans casqués ont chargé avec des battes de base-ball les policiers en faction devant l'entrée du Heysel. Il a fallu pour les dégager faire appel aux renforts, accueillis par une grêle de pavés. Les canons à eau se sont révélés insuffisants. Même les grenades lacrymogènes n'ont pas réussi à disperser des bandes rôdées à la guérilla urbaine, qui parvenaient à se regrouper derrière les forces de l'ordre pour les prendre à revers. L'escadron spécial anti-émeutes a fini par reprendre la situation en mains aux abords du stade, mais les hooligans se sont alors infiltrés par groupuscules dans le centre-ville, ravageant sur leur passage la "Fleur en papier doré", local de l'équipe nationale. Le calme n'a pu être rétabli qu'au milieu de la nuit. On déplore de nombreux blessés parmi les forces de l'ordre. Une centaine de casseurs ont été interpellés. Tous étaient sous l’emprise du Pataquès, et dans un état de confusion mentale avancé.
Bruxelles, ce matin, offre un spectacle désolant : ce ne sont que vitrines brisées, feux de signalisation tordus, abribus fracassés, poubelles répandues, planches arrachées aux bancs des squares, comme si la ville avait essuyé le passage d'un typhon.

Ces scènes d'une violence inouïe posent de multiples questions. La domination de l’argent a tué l’art. Les aèdes soumis à des pressions considérables doivent se défoncer toujours plus pour répondre aux exigences d’afficionados chauffés à blanc par les puissances économiques dont la poésie est devenue le support. Ce "plus loin" est devenu trop loin. Il faut se rendre à l’évidence : les improvisations vertigineuses qui soulèvent l’enthousiasme des foules sont aujourd’hui le fruit d’une ivresse sémantique artificielle induite par le Pataquès et autres fantasmostimulants, et ne doivent plus grand chose à une inspiration qui puisait à nos sources les plus essentielles.
On ignore à cette heure si le Mondial, privé des équipes les plus spectaculaires, aura bien lieu. Au Parlement européen, monsieur Cornelius Farouk, commissaire à la Culture, a proposé de le remplacer à l’avenir par des joutes où l’on chercherait à faire entrer à coups de pied une balle en cuir dans une cage. Il a aussi évoqué des courses à bicyclette, comme en font spontanément les gosses. D’après lui, ces compétitions, n’exigeant plus rien du cerveau, ne seraient plus susceptibles d’être biaisées par l’utilisation de produits dopants. Cette proposition a déclenché un tollé dans l’hémicycle, orchestré il faut dire par le lobby des trafiquants et les multinationales qui voient leurs intérêts menacés. On n’imagine de toute façon pas très bien quels débiles mentaux pourraient se passionner pour de pareils enfantillages.



Deux brefs poèmes d'adolescence
remaniés à l'âge mûr (si ce n'est blet)


L'insondable crisse aux confins de sa glace
Comme banquise craquant sous les boutoirs
 
Que nous restera-t-il ?
 
La morgue
et la boue des certitudes

*  *
*

Tant d’eaux noires
montent en moi par bouffées
lors des failles de contrôle
 
Penché sur le puits de moi-même
je frissonne
 
Mais c'est plutôt rare, je suis trop rationnel !



Extrait des conclusions du "Groupe Uylenspiegel"
parues dans le numéro 133/2 de la
Revue Générale
sous le titre
"Misère de l'édition littéraire en Communauté Française de Belgique"


À lire un constat aussi sombre, on est en droit de se demander s'il faut vraiment se battre pour qu'émerge une édition littéraire en Belgique francophone. Nombre d'acteurs et de responsables culturels répondent par la négative - et, souvent, agissent en conséquence -, estimant qu'un bon auteur pourra se faire éditer à Paris tandis qu'un auteur médiocre devra se rabattre sur l'édition belge, et que donc l'insuccès de celle-ci est dû à une qualité moindre ; l'édition parisienne étant largement diffusée chez nous, il suffit de laisser agir la loi du marché pour trier le bon grain de l'ivraie.
Nous ne sommes pas de cet avis. Quelques-uns parmi nos plus grands auteurs, à défaut d'être les mieux connus, Adamek, Gaston Compère, Guy Vaes, ont publié chez nous tout ou partie de leur œuvre. La proportion de manuscrits édités est aujourd'hui si faible que nombre d'excellents ouvrages ne seront jamais publiés. A fortiori, ceux qui le sont, où qu' ils le soient, ne manquent pas de valeur.
Il faut, à notre sens, se battre pour une édition belge, non pour prôner un quelconque régionalisme, mais parce que l'impérialisme d'une métropole, aussi brillante soit-elle, est un anachronisme qui ampute l'éventail littéraire d'une partie de sa richesse et aliène l'identité culturelle des régions ainsi colonisées. De même que le jambon d'Ardenne doit concurrencer, dans tous les supermarchés d'Europe et pour le plaisir des gourmets européens, ceux de Bayonne ou de Parme, il doit devenir indifférent pour tous les lecteurs francophones qu'un livre soit fabriqué à Paris, Lausanne, Bruxelles, voire Houtesiplout (que Houtesiplout fasse partie de la Communauté française de Belgique, de la République wallonne ou du département français de Wallonie). Seul doit compter la qualité de l'ouvrage et sa réponse à l'attente, consciente ou non, de lecteurs potentiels.
(…)
Mais existe-t-il une volonté politique de promouvoir notre culture ? Une sénatrice confiait récemment dans une carte blanche l'importance dans sa vie de la littérature. Les auteurs cités ne comprenaient aucun compatriote. Interrogée à ce sujet, elle nous a répondu que, tout de même, y figurait… Didier Van Cauwelaert.
En ferons-nous une histoire belge ?


(Gérard Adam, Jacques Cels, Vincent Magos)

Revue Générale

Pour la petite histoire, ladite sénatrice est aujourd'hui ministre. Même si elle n'a pas la Culture dans ses attributions, ce n'est pas elle qui va sortir du bourbier l'édition francophone de Belgique !



Carte blanche
concernant le projet de loi sur la dépénalisation de l'euthanasie

parue dans Le Soir
du 01 février 2000






Carte blanche






Le débat sur la dépénalisation de l’euthanasie est loin d’être clos, même si la panoplie complète des arguments a sans doute été déployée. J’aimerais donc revenir sur la carte blanche navrante de Hilde Kieboom parue dans LE SOIR du 19 janvier. Navrante, parce que la communauté Sant’Egidio ne peut que susciter l’estime pour son action en faveur de la justice sociale et de la paix, mais qu’il y a ici utilisation abusive de ce prestige pour interdire à ceux qui ne partagent pas une foi et la morale qui en découle de mettre en pratique pour eux-mêmes leurs propres options philosophiques.
Qui, parmi les partisans de la dépénalisation, conteste l’indispensable solidarité avec les personnes en fin de vie ou l’indispensable amélioration des conditions de vie de trop nombreuses personnes âgées ? Qui peut honnêtement prétendre que dépénaliser l’euthanasie placera certains patients à bout de souffrance devant un choix qu’ils n’auraient pas envisagé sinon ? Qui peut sérieusement imaginer qu’un médecin accède au désir des héritiers de les débarrasser d’une survie gênante contre le vœu du patient lui-même ? Quant à la détérioration de la relation médecin-malade, j’engage à lire le poignant récit de Frans Buyens « Moins morte que les autres » et le film bouleversant qu’il en a tiré pour se convaincre de l’inanité de cet argument.
Ces arguments, dont plusieurs se situent hors du contexte, sont malheureusement brandis pour cacher la seule véritable raison de l’opposition des milieux catholiques à la dépénalisation de l’euthanasie, raison que l’on trouve clairement exprimée dans la carte blanche : « La souffrance fait inévitablement partie de la condition humaine ». En d’autres termes, le dieu des chrétiens a créé la souffrance, et il n’est pas question que ceux qui ne croient pas en lui refusent de se soumettre à ce dictat.
Quelle amertume, de retrouver chez des gens dignes de respect les mêmes intolérances qui ont conduit à brûler tant d’hérétiques et de pseudo-sorcières, à massacrer les Albigeois, à décimer les populations amérindiennes, ou, plus près de nous, à s’opposer à l’accouchement sans douleur, et même à assassiner, au nom de la prétendue valeur absolue de la vie humaine, des médecins qui pratiquent l’avortement. Intolérances qui font aujourd’hui de nombreux catholiques américains des partisans inconditionnels de la peine de mort.
Bien entendu, si j’avais l’outrecuidance de défendre un recours systématique ou non souhaité à l’euthanasie, pour de sordides raisons philosophiques ou, pire, économiques, on serait en droit, on aurait le devoir, de m’opposer de même les effroyables déviations des « Lumières », la terreur, le stalinisme…
Ce n’est bien sûr pas de cela qu’il est question : la décision de supporter la souffrance ou d’y mettre fin ne peut dépendre, pour chaque être humain, que de son libre arbitre. Dans pareille matière, il n’est possible de parler que pour soi-même. J’admire les chrétiens qui, pour être en conformité avec leur foi, prennent pour eux-mêmes la décision de supporter la souffrance, quelque intolérable qu’elle puisse être, jusqu’à leur mort naturelle. En ce qui me concerne, je ne suis pas sûr d’avoir cet héroïsme, et je refuse qu’on me l’impose. Si j’étais un jour confronté à une souffrance terrible et sans espoir, j’ignore quelle serait ma réaction. Je sais en tout cas que je choisirais pour m’assister un team de confrères prêts à déployer avec acharnement tout l’arsenal palliatif si ma décision était de faire face jusqu’au dernier soupir, mais également, si j’en exprimais la volonté, prêts à mettre fin à mon calvaire, la mort dans l’âme certes, et avec un pénible sentiment d’échec qui leur ferait honneur.
Gérard Adam
Médecin-écrivain.




Impression – Foire du Livre 2002


                                                         La foule des gogos s’étire
                                                         devant le gibus de Nothomb
                                                         Je me force à garder sourire
                                                         les traitant in petto de cons

Impérissable quatrain, griffonné sur un catalogue de mon éditrice, alors que, attendant l’improbable lecteur à qui dédicacer, je me faisais l’effet d’une vache regardant passer les trains (encore que les vaches, dans l'éclair d'une vitre de train, doivent bien, de temps à autre, capter un regard.)



– Cher Monsieur, pourra-t-on à bon droit m'asséner, vous en êtes un autre !
– Certes, rétorquerai-je, mais au moins j'en suis conscient, et je n'ai pas le mauvais goût de l'exhiber ! Or, de toutes les conneries, la triomphale, et collective, est de loin la plus accablante.