![]() © Monique Thomassettie (Huile sur toile,1990) Idem pour le portrait des boutons de navigattion, 1978 | ![]() Accueil | ![]() Œuvre | ![]() Autobiographie | ![]() Fatras | ![]() Liens-contacts | ||
FATRAS Page en construction et destruction permanente. Actualités, extraits, fragments d'inédits, humeurs, dans le désordre… | |||||||
Du 1er au 5 mars je serai présent à la ![]() Jeudi 1er mars : de 10h à 20h Vendredi 2 mars : de 10h à 22h Samedi 3 mars : de 10h à 20h Dimanche 4 mars : de 10h à 19h Lundi 5 mars : de 10h à 18h Stand 121 (éditions M.E.O.) Tour & Taxis Avenue du Port, 86C 1000 Bruxelles Daniel Simon : de 11h à 12h | |
Monique
a retrouvé ce texte, que je me souviens d'avoir écrit, mais je ne sais
plus quand ni dans quelles circonstances. Il était dédié à Michel
Joiret. Un projet pour le Non-Dit ? Le lui ai-je envoyé ? J'ai la mémoire qui flanche… J'ignore si je l'écrirais encore dans les mêmes termes, aujourd'hui que même les ayatollahs qui ont engaîné la poésie de langue française dans un carcan d'intellectualisme reconnaissent que, peut-être, éventuellement, et en se bouchant le nez bien sûr, on pourrait réaccorder au lyrisme, certes pas un siège au Parnasse, mais quelque vague strapontin. Trouvé dans la trop luxueuse revue d'un libraire bruxellois ce commentaire à propos d'une sienne consœur traitant de poésie : « Lisible mais de très haut niveau, sortant du genre poésie-poésie... » Voilà, je sais tout, j'ai compris, merci, pourquoi ce qu'il me restait d'adolescence, gorgée de Villon à Éluard, après trop longue éclipse à bourlinguer, soigner, rédiger des proses kilométriques, se risquant à la découverte enfin de quelques vers nouveaux s'était naguère assise, la tête entre les mains. Je m'étais cru fini désormais trop aride le sentier du Parnasse l'andropause approchait son mufle malodorant je n'avais plus accès au langage des dieux... Je le sais à présent, l'âge n'y était pour rien, j'étais simplement d'un trop bas niveau, esclave de l'intelligible, d'une méprisable poésie-poésie. À moins... à moins... À moins qu'après tout les bonnes gens n'aient raison, qui vibraient autrefois à Musset ou Verlaine et, calés dans leur fauteuil, poing refermé sur leur coca, laissent aujourd'hui jargonner sur leurs sommets brumeux nos génies versificateurs, demandant aux sitcoms, aux reality-shows l'émotion désormais prohibée dans les vers. Combien j'en ai marre de la centième paraphrase de Lao-Tseu marre de la millième et prévisible rencontre d'une machine à coudre et d'un parapluie sur des tables à dissection où déjà nos dormeurs du val s'amoncellent par charniers entiers marre de ces scribes trop bien assis au tribunal de la renommée. Quel Homère enfin se lèvera pour me faire à nouveau vibrer ? Quel chantre pour ces temps horribles et passionnés où la soldatesque viole au nom de la pureté où les saints se font chiffonniers où tout amour est pari sur la mort où la violence engendre le désespoir et le désespoir la violence où les merdes de chiens sur les trottoirs sont la dernière signature de vieux, ou de jeunes nés vieux, qui n'ont pas su, ou pas pu acquérir la sagesse ? Qui me dira la tension désespérée vers un esprit dégagé des religions, des morales, des idéologies surtout ? Qui me dira la fragilité d'un bouton de rose qui hésite à éclore dans la puanteur d'un square ? Illisible hélas pour un si haut niveau ? Et si notre ultime audace devenait la clarté ? P.S. Ceci n'a pas la prétention d'être un poème, pas même un de ces méprisables débris de poésie-poésie ! | |
Le 29 avril 2011, le Centre Culturel de Beauraing organisait la manifestation littéraire "Beauraing s'en(l)ivre", où étaient invités des auteurs ayant (eu) un rapport plus ou moins proche à la ville. J'y ai retrouvé quelques amis, dont Jean-Pierre Dopagne et Jean-Claude Marlair. J'y ai aussi rencontré Yun Sun Limet, que je connaissais de nom, mais dont je savais seulement qu'elle avait obtenu le Prix de la première œuvre de la Communauté française de Belgique. J'ai découvert que, peu après son arrivée en Belgique, ses parents avaient fait construire une maison en face de celle qu'habitaient mon grand-père et sa deuxième épouse, chez qui j'avais passé trois ans de mon enfance, et que mon grand-père, chaque soir, leur faisait rapport sur l'activité des ouvriers, qu'il "surveillait " depuis sa fenêtre (ce que j'imagine très bien !) À quelques années d'intervalle, deux futurs écrivains ont donc vécu de part et d'autre de la "Route de Givet" à Beauraing, lieu, à n'en pas douter, où souffle l'esprit littéraire. | |
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TOUT UN POÈME… | |
Il n'arrive pas tous les jours qu'une inconnue vous offre un poème qu'elle a écrit pour vous. C'est pourtant ce qui m'est arrivé alors que je tenais le stand des éditions M.E.O. à la récente Foire du Livre Belge d'Uccle. Cette dame m'a rappelé que nous avions parlé de littérature lors de l'édition précédente. Nos propos l'avaient touchée, elle avait écrit ce poème dans la foulée. Après me l'avoir offert, elle a acheté un exemplaire de Qôta-Nîh. J'espère ne pas la décevoir. | |
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PRÉSENTATION | |
Dans le cadre de l'ASBL PLUMES CROISÉES, que dirigent Mohamed Belmaïzi et Michel Cornelis, Daniel SIMON m'a interrogé à la librairie AU FIL DES PAGES de La Hulpe le jeudi 3 juin 2010 à propos de mon roman Qôta-Nîh. Comme toujours, les questions de Daniel étaient pertinentes, vastes et tout sauf anecdotiques (ce qui ne m'a pas empêché d'y répondre à partir d'anecdotes). Elles ont fouillé l'ouvrage au point de me faire découvrir des éléments qui ne m'avaient pas frappé. Elles m'ont aussi obligé à réfléchir à la manière dont s'élabore une œuvre d'une telle dimension, aspect qui, en général, ne me retient pas (les choses se passent d'elles-mêmes, comme elles doivent se passer). Pourtant, si je n'avais pas voyagé en Inde avec Monique en janvier 2002, quelques semaines après les attentats du 11 septembre et alors que le pays était à deux doigts de la guerre avec le Pakistan, si, au lieu d'utiliser les moyens touristiques habituels, je n'avais loué une barque et son propriétaire pour ramer avec lui dans les Backwaters du Kérala, si cet homme ne m'avait parlé avec enthousiasme de sa région, si, peu après, je n'avais eu quelque inquiétude au sujet de ma prostate, m'obligeant à une actualisation de mes connaisances médicales, si, si, si…, jamais ce livre n'aurait vu le jour. | |
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![]() Présentation par Mohamed Belmaïzi, | ![]() un intervieweur passionné (et passionnant), |
![]() un interviewé perplexe, | ![]() et une séance de signature. |
J'ai eu récemment la surprise et l'émotion d'apprendre que Marc Quaghebeur, directeur des Archives et Musée de la Littérature, souhaitait y créer un "Fonds Adam".
Quelque peu confus, j'ai dû me résoudre à lui avouer que je ne m'étais
guère soucié de conservation de mes archives, et que le manuscrit de "L'Arbre blanc dans la Forêt noire"
(une douzaine de cahiers raturés jusqu'à en devenir illisibles) avait
fini dans un conteneur à ordures. Tous mes ouvrages suivants ayant été
rédigés directement sur mon Mac, j'étais assez perplexe quant à la
matière à lui fournir. Il me restait heureusement le premier tapuscrit,
encore bien imparfait, de cet ouvrage, ainsi que mon carnet de bord en
Bosnie, une tenue blanche portée durant mon séjour au Zaïre, mon
béret et mon foulard bleus de l'ONU, quelques médailles ("ces
hochets qui font marcher les hommes"), plus d'une centaine de lettres
de refus d'éditeurs (sans doute plus doués pour les affaires que ceux
qui ont accepté de me publier), le travail préparatoire à la page
"Autobiographie" du présent site, que j'ai laissé dormir deux ans avant
de me décider à le réaliser. Au cours d'une rencontre et d'échanges très riches, j'ai donc remis ce fouillis de souvenirs à Marc Quaghebeur. Il en a profité pour m'apprendre, à ma stupéfaction, et bien sûr à ma fierté, pourquoi jouer les faux modestes? qu'en février-mars il avait donné à Sofia et à Rome un séminaire dont le centre était "L'Arbre blanc dans la Forêt noire". Une fierté mêlée à ce pincement de cœur et cette interrogation : si ce livre présente un réel intérêt, pourquoi aucun éditeur n'en a-t-il voulu, m'imposant de le publier à compte d'auteur déguisé ? (Ce dont j'ai depuis longtemps cessé d'être honteux, il est vrai : je le considérerais même comme un titre de fierté) | |
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| Une rencontre riche et chaleureuse. © Alice Piemme Le
dépouillement des archives et la préparation du fonds a été confiée à
Charles KABWETE MULINDA, professeur d'Histoire à l'Université de Butare
(Rwanda), venu faire un stage aux Archives et Musée de la Littérature
afin de réaliser à Butare un archivage de la mémoire historique et
littéraire rwandaise. À l'initiative d'Alice Piemme, j'ai eu la chance de rencontrer Charles la veille de son retour au pays. | |
![]() Pour la postérité, l'écrivain et son archiviste posent le pied au centre géographique de Bruxelles © Alice Piemme | |
Enregistrements |
Edmond
Morrel a enregistré une longue interview à propos de la parution de
Qôta-Nîh. Il est toujours très agréable pour un écrivain d'être ainsi
interrogé sur son œuvre par un critique qui, non seulement, l'a lue,
mais l'a comprise en profondeur et pose des questions d'une remarquable
pertinence. En espérant que les réponses ont été à la hauteur… http://www.demandezleprogramme.be/Le-nouveau-roman-de-gerard-adam?rtr=y Part 1 Part 2 Par ailleurs, avec l'ouverture et la cordialité qui le caractérisent, Didier Mélon m'a demandé d'enregistrer pour son émission "Le Monde est un Village" un récit de voyage en relation avec cette parution. Le hasard faisant bien les choses, l'enregistrement a eu lieu le… 11 septembre. J'ai choisi de relier deux moments de mes séjours en Inde, l'un en 2002, sur les Backwaters du Kerala, qui a été à l'origine de Qôta-Nîh, et l'autre, en 1978, alors que je venais de commencer la rédaction de "L'Arbre blanc dans la Forêt noire", qui a influencé durablement mon écriture. La diffusion en a eu lieu le lundi 21 septembre 2009. Émission "Le Monde est un Village", RTBF-Radio (La Première). |
Revue MARGINALES |
Après
l'arrêt de la publication de la revue MARGINALES par les éditions Luce
Wilquin, la revue, toujours dirigée par Jacques De Decker, est
désormais éditée par une nouvelle équipe réunie autour de Jean Jauniaux. J'ai eu l'honneur et le bonheur de voir acceptée dans le numéro 273 ("Tous dans le rouge") ma nouvelle intitulée "Le maître du Mont Xîn". |
| On peut l'entendre ici, tant bien que mal dite par votre serviteur Il est également possible de l'écouter sur le site "demandezleprogramme.be" en cliquant sur le lien ci-dessous http://www.demandezleprogramme.be/La-voix-singuliere-de-Gerard-Adam?rtr=y ![]() |
Ceci n'est – presque – pas un aphorisme | ||
Extrait
de la rencontre œcuménique entre le moine bouddhiste Matthias Ricard,
traducteur et porte-parole de SS. le Daïquiri Baba,
et deux religieux catholiques, l'Abbé Nédictine et le Père No : "Le vingt-et-unième siècle sera spiritueux ou ne sera pas !" |
Le Turc sur le nouveau Vieux pont de Mostar | ||
En
juin 2006, parcourant la Bosnie en bus, je fais halte trois jours
à Mostar. Les hordes touristiques venues de la côte dalmate piétinent
coude à coude sur le nouveau Vieux pont. Je préfère errer dans les deux
parties de la ville, la bosniaque pas tout à fait relevée de ses cendres,
la croate qui fait mine de se la jouer moderne (même si le
nationalisme obtus que beaucoup y professent est un effroyable
archaïsme). Il fait très chaud, les rues sont à peu près désertes, mais
la tension est palpable, la police discrète mais omniprésente. C'est le mondial de foot, il y a deux jours la Croatie a déçu et ses supporters furieux ont cherché la bagarre en franchissant le Bulevar,
ancienne ligne de front qui fait encore figure de démarcation, avec la
croûte de ses ruines sur une balafre qui refuse de cicatriser. Il y a
eu des blessés. Aujourd'hui, elle affronte le Japon et de jeunes
musulmans déambulent avec au front un bandau de samouraï. Vers dix-huit heures, les cars s'en retournent vers les cités balnéaires. Je regagne le vieux quartier à peu près désert, m'offre une daurade grillée à deux pas du pont Kriva Ćuprija. Je suis le seul client, le poisson est remarquablement frais, le petit blanc de la région agréable et le garçon taciturne me laisse à ma rêverie. Ensuite, je retourne au Vieux pont. Toute la ville est à présent suspendue au petit écran avec ses vœux opposés (encore qu'un ami, quelques jours auparavant, m'a dit que tous les musulmans de Sarajevo espéraient secrètement une victoire croate) et nous ne sommes que deux, accoudés au parapet. L'autre, un vieillard, prend quelques photos. Je lui montre un angle original. Nous échangeons trois mots en anglais. C'est un Turc, venu "avant sa mort" voir cette merveille qu'ont bâtie ses ancêtres, maintenant que, n'en déplaise aux puristes amateurs de patine, il a retrouvé son éclat du XVIe siècle, quand l'architecte Mimar Hajrudin s'était enfui avant le retrait des échafaudages par crainte que son audacieuse architecture ne s'effondre dans la Neretva. La nuit tombe. Le vert bleuté de la rivière reflète un ciel de plus en plus sourd. De tous les minarets descend le dernier appel à la prière. Instant d'une puissance émotionnelle à couper le souffle. Les larmes me montent aux yeux. À deux pas, le vieux Turc, lui aussi, pleure. Me voyant bouleversé, il me demande: – Do you believe in God? – No, but when I hear that, I believe in man! Il est venu me serrer dans ses bras. Seul le silence convenait à un tel instant. Quand les muezzin se sont tus, nous nous sommes quittés sans avoir ajouté un mot. Je ne l'ai plus revu. |
Extrait d'une communication au colloque "Écriture et engagement, actualité de Charles Plisnier" Université de Mons-Hainaut, 24 et 25 janvier 1997 parue dans les Cahiers Internationaux de Symbolisme n° 89-90-91 (1998) | ||
Pourquoi écrire? Lorsqu'on pose cette question à des écrivains, on est souvent frappé par l'indigence des réponses. La plupart cabotinent, quelques-uns s'extraient un mobile plus ou moins plausible, les plus sincères avouent qu'au fond, ils n'en savent rien. C'est qu'à l'origine de toute écriture, il est une pulsion incontrôlable. Un acte créateur, avec tout le mystère et la tension qui s'y attachent. Le besoin d'écrire est un talent dont l'écrivain est dépositaire, qu'il est tenu à faire fructifier, coûte que coûte, sans savoir au nom de qui ou de quoi. Il est aussi un crève-cœur: ce qui est en l'écrivain, ou ce qui le traverse, doit à tout prix se frayer un passage, au mépris des déchirures. Mais que la nature de cette pulsion soit inconnaissable n'exclut pas qu'on puisse lui découvrir une panoplie de composantes. J'écris par besoin de claironner ce que j'ai cru découvrir. Toute écriture est communication d'un regard, extérieur comme intérieur. Les écrivains sont conscience du monde, mais au sens de «prendre conscience», pas au sens moral du terme. Par là, bien sûr, l'écriture peut être expression d'un engagement personnel. J'écris pour exprimer ce que j'ai ressenti, qui m'a troublé, m'a fait vibrer. Acte de compassion ou de révolte, d'amour ou de haine… J'écris pour fuir une réalité, me construire un univers à ma mesure, donner corps à des fantasmes qui n'ont pas droit de cité mais qui témoignent de ma nature humaine. J'écris pour juguler ma souffrance et mon angoisse. L'écrivain est souvent un écorché vif. Même s'il s'en défend, son écriture est une thérapeutique. Je concède que l'efficacité en est douteuse, que le remède peut exacerber le mal. Elle peut néanmoins se faire instrument de sublimation, d'équilibre, même s'il s'agit d'un équilibre instable, d'une fuite en avant. J'écris pour exorciser la mort: puisque celle-ci est inéluctable, il s'agit de transférer l'immortalité à mon œuvre. J'écris pour comprendre et me comprendre, conférer un sens, lutter contre l'absurde. Mon œuvre est facteur de transcendance. J'écris enfin, hélas, pour être reconnu. Il y a, chez moi comme chez tout homme, un besoin d'admiration et d'amour. L'acte d'écrire est projection désespérée de moi dans la conscience des autres, la publication mise au pilori, humiliante par son impudicité, mais gonflée d'une immense attente. Que se passe-t-il dans l'acte d'écrire? L'écriture me semble résulter de la fusion de trois exigences conflictuelles et complémentaires: médiumnique, architecturale, esthétique. Que se passe-t-il devant ma page blanche ou mon écran d'ordinateur, qu'est-ce que l' « état d'inspiration », cette éclipse de la conscience, cette alchimie dont j'émerge, surpris, désorienté, voire angoissé, de découvrir ce qu'elle me révèle? L'écrivain saisi par l'inspiration devient un médium. L'œuvre élaborée à travers lui exprime sa nature d'homme, son vécu personnel (donc son éventuel engagement), son inconscient individuel, ses fantasmes, mais aussi le vécu, l'inconscient, les mythes, le non-dit collectifs dans lesquels il baigne. Par là, il témoigne de la vie, sa nature, son sens peut-être, mystères inconnaissables, mais sur un pan desquels son inspiration jette une lueur, fût-elle imparfaite, incomplète, et dès lors erronée. C'est là, me semble-t-il, la mission de l'écrivain (…) Mais il me faut concilier cet abandon avec une exigence de structuration. L'œuvre est une construction qui doit tenir debout. Cet acte architectural, conscient et réfléchi, rend seul cohérent, intelligible, ce que dévoile l'inspiration. Il peut aussi la déformer. Enfin, il n'y a pas d'écriture sans besoin de « mettre en beauté ». Le choix des mots repose non seulement sur leur sens, leur pouvoir évocateur et symbolique, mais également sur une puissance esthétique liée à leur euphonie, leur rythme, leur agencement, leur rapprochement. Par là s'appose la « griffe » de l'écrivain, son style, point de convergence du médium et de l'architecte, et tension vers l'immortalité. |
Texte inédit (Peut-être est-ce un poème ?) Un rien cabotin, je n'en disconviens pas, mais je le sentais profondément au moment de l'écrire (je ne sais plus quand, au début des années 2000) et j'en avais ras le bol des expressions passe-partout que l'on croise à tous les coins de ligne chez nombre de ceux qui se piquent de juger l'écriture des autres. | ||
Non, je n'écris pas dans l'urgence Qu'y pourrais-je graver de durable ? J'écris, souvent, dans la sourde, patiente, irrésistible sape de l'eau captive se frayant dans la roche son obscur sillage de libertés à venir. J'écris, parfois, dans l'amer détachement de l'aigle affamé qui plane dans les derniers rayons et ne voit pas de proie. J'écris, toujours, dans l’effarement du poisson rouge qui virevolte pour ne pas se heurter aux parois du bocal et berce de ses orbes l'esprit qui s’émerveille. |
Texte bref inédit Il aurait pu figurer dans la revue "Marginales" n° 231 (thème: la coupe est pleine"), mais je l'ai écrit bien plus tard. | ||
LE VERTIGE DU PATAQUÈS (En amical clin d’œil à Michel Lambert.) Hier vers dix-huit heures, l’annonce qu’après les Bardes celtiques, les Griots sénégalais et les Troubadours occitans, convaincus de dopage au Pataquès, seraient à leur tour exclus du Mondial, a déclenché une véritable émeute. Des hooligans casqués ont chargé avec des battes de base-ball les policiers en faction devant l'entrée du Heysel. Il a fallu pour les dégager faire appel aux renforts, accueillis par une grêle de pavés. Les canons à eau se sont révélés insuffisants. Même les grenades lacrymogènes n'ont pas réussi à disperser des bandes rôdées à la guérilla urbaine, qui parvenaient à se regrouper derrière les forces de l'ordre pour les prendre à revers. L'escadron spécial anti-émeutes a fini par reprendre la situation en mains aux abords du stade, mais les hooligans se sont alors infiltrés par groupuscules dans le centre-ville, ravageant sur leur passage la "Fleur en papier doré", local de l'équipe nationale. Le calme n'a pu être rétabli qu'au milieu de la nuit. On déplore de nombreux blessés parmi les forces de l'ordre. Une centaine de casseurs ont été interpellés. Tous étaient sous l’emprise du Pataquès, et dans un état de confusion mentale avancé. Bruxelles, ce matin, offre un spectacle désolant : ce ne sont que vitrines brisées, feux de signalisation tordus, abribus fracassés, poubelles répandues, planches arrachées aux bancs des squares, comme si la ville avait essuyé le passage d'un typhon. Ces scènes d'une violence inouïe posent de multiples questions. La domination de l’argent a tué l’art. Les aèdes soumis à des pressions considérables doivent se défoncer toujours plus pour répondre aux exigences d’afficionados chauffés à blanc par les puissances économiques dont la poésie est devenue le support. Ce "plus loin" est devenu trop loin. Il faut se rendre à l’évidence : les improvisations vertigineuses qui soulèvent l’enthousiasme des foules sont aujourd’hui le fruit d’une ivresse sémantique artificielle induite par le Pataquès et autres fantasmostimulants, et ne doivent plus grand chose à une inspiration qui puisait à nos sources les plus essentielles. On ignore à cette heure si le Mondial, privé des équipes les plus spectaculaires, aura bien lieu. Au Parlement européen, monsieur Cornelius Farouk, commissaire à la Culture, a proposé de le remplacer à l’avenir par des joutes où l’on chercherait à faire entrer à coups de pied une balle en cuir dans une cage. Il a aussi évoqué des courses à bicyclette, comme en font spontanément les gosses. D’après lui, ces compétitions, n’exigeant plus rien du cerveau, ne seraient plus susceptibles d’être biaisées par l’utilisation de produits dopants. Cette proposition a déclenché un tollé dans l’hémicycle, orchestré il faut dire par le lobby des trafiquants et les multinationales qui voient leurs intérêts menacés. On n’imagine de toute façon pas très bien quels débiles mentaux pourraient se passionner pour de pareils enfantillages. |
Deux brefs poèmes d'adolescence remaniés à l'âge mûr (si ce n'est blet) | ||
L'insondable crisse aux confins de sa glace Comme banquise craquant sous les boutoirs Que nous restera-t-il ? La morgue et la boue des certitudes * * * Tant d’eaux noires montent en moi par bouffées lors des failles de contrôle Penché sur le puits de moi-même je frissonne Mais c'est plutôt rare, je suis trop rationnel ! |
Extrait des conclusions du "Groupe Uylenspiegel" parues dans le numéro 133/2 de la Revue Générale sous le titre "Misère de l'édition littéraire en Communauté Française de Belgique" | ||
À
lire un constat aussi sombre, on est en droit de se demander s'il faut
vraiment se battre pour qu'émerge une édition littéraire en Belgique
francophone. Nombre d'acteurs et de responsables culturels répondent
par la négative - et, souvent, agissent en conséquence -, estimant
qu'un bon auteur pourra se faire éditer à Paris tandis qu'un auteur
médiocre devra se rabattre sur l'édition belge, et que donc l'insuccès
de celle-ci est dû à une qualité moindre ; l'édition parisienne étant
largement diffusée chez nous, il suffit de laisser agir la loi du
marché pour trier le bon grain de l'ivraie. Nous ne sommes pas de cet avis. Quelques-uns parmi nos plus grands auteurs, à défaut d'être les mieux connus, Adamek, Gaston Compère, Guy Vaes, ont publié chez nous tout ou partie de leur œuvre. La proportion de manuscrits édités est aujourd'hui si faible que nombre d'excellents ouvrages ne seront jamais publiés. A fortiori, ceux qui le sont, où qu' ils le soient, ne manquent pas de valeur. Il faut, à notre sens, se battre pour une édition belge, non pour prôner un quelconque régionalisme, mais parce que l'impérialisme d'une métropole, aussi brillante soit-elle, est un anachronisme qui ampute l'éventail littéraire d'une partie de sa richesse et aliène l'identité culturelle des régions ainsi colonisées. De même que le jambon d'Ardenne doit concurrencer, dans tous les supermarchés d'Europe et pour le plaisir des gourmets européens, ceux de Bayonne ou de Parme, il doit devenir indifférent pour tous les lecteurs francophones qu'un livre soit fabriqué à Paris, Lausanne, Bruxelles, voire Houtesiplout (que Houtesiplout fasse partie de la Communauté française de Belgique, de la République wallonne ou du département français de Wallonie). Seul doit compter la qualité de l'ouvrage et sa réponse à l'attente, consciente ou non, de lecteurs potentiels. (…) Mais existe-t-il une volonté politique de promouvoir notre culture ? Une sénatrice confiait récemment dans une carte blanche l'importance dans sa vie de la littérature. Les auteurs cités ne comprenaient aucun compatriote. Interrogée à ce sujet, elle nous a répondu que, tout de même, y figurait… Didier Van Cauwelaert. En ferons-nous une histoire belge ? (Gérard Adam, Jacques Cels, Vincent Magos) ![]() Pour la petite histoire, ladite sénatrice est aujourd'hui ministre. Même si elle n'a pas la Culture dans ses attributions, ce n'est pas elle qui va sortir du bourbier l'édition francophone de Belgique ! |
Carte blanche concernant le projet de loi sur la dépénalisation de l'euthanasie parue dans Le Soir du 01 février 2000 | ||
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Le
débat sur la dépénalisation de l’euthanasie est loin d’être clos, même
si la panoplie complète des arguments a sans doute été déployée.
J’aimerais donc revenir sur la carte blanche navrante de Hilde Kieboom
parue dans LE SOIR du 19 janvier. Navrante, parce que la communauté
Sant’Egidio ne peut que susciter l’estime pour son action en faveur de
la justice sociale et de la paix, mais qu’il y a ici utilisation
abusive de ce prestige pour interdire à ceux qui ne partagent pas une
foi et la morale qui en découle de mettre en pratique pour eux-mêmes
leurs propres options philosophiques. Qui, parmi les partisans de la dépénalisation, conteste l’indispensable solidarité avec les personnes en fin de vie ou l’indispensable amélioration des conditions de vie de trop nombreuses personnes âgées ? Qui peut honnêtement prétendre que dépénaliser l’euthanasie placera certains patients à bout de souffrance devant un choix qu’ils n’auraient pas envisagé sinon ? Qui peut sérieusement imaginer qu’un médecin accède au désir des héritiers de les débarrasser d’une survie gênante contre le vœu du patient lui-même ? Quant à la détérioration de la relation médecin-malade, j’engage à lire le poignant récit de Frans Buyens « Moins morte que les autres » et le film bouleversant qu’il en a tiré pour se convaincre de l’inanité de cet argument. Ces arguments, dont plusieurs se situent hors du contexte, sont malheureusement brandis pour cacher la seule véritable raison de l’opposition des milieux catholiques à la dépénalisation de l’euthanasie, raison que l’on trouve clairement exprimée dans la carte blanche : « La souffrance fait inévitablement partie de la condition humaine ». En d’autres termes, le dieu des chrétiens a créé la souffrance, et il n’est pas question que ceux qui ne croient pas en lui refusent de se soumettre à ce dictat. Quelle amertume, de retrouver chez des gens dignes de respect les mêmes intolérances qui ont conduit à brûler tant d’hérétiques et de pseudo-sorcières, à massacrer les Albigeois, à décimer les populations amérindiennes, ou, plus près de nous, à s’opposer à l’accouchement sans douleur, et même à assassiner, au nom de la prétendue valeur absolue de la vie humaine, des médecins qui pratiquent l’avortement. Intolérances qui font aujourd’hui de nombreux catholiques américains des partisans inconditionnels de la peine de mort. Bien entendu, si j’avais l’outrecuidance de défendre un recours systématique ou non souhaité à l’euthanasie, pour de sordides raisons philosophiques ou, pire, économiques, on serait en droit, on aurait le devoir, de m’opposer de même les effroyables déviations des « Lumières », la terreur, le stalinisme… Ce n’est bien sûr pas de cela qu’il est question : la décision de supporter la souffrance ou d’y mettre fin ne peut dépendre, pour chaque être humain, que de son libre arbitre. Dans pareille matière, il n’est possible de parler que pour soi-même. J’admire les chrétiens qui, pour être en conformité avec leur foi, prennent pour eux-mêmes la décision de supporter la souffrance, quelque intolérable qu’elle puisse être, jusqu’à leur mort naturelle. En ce qui me concerne, je ne suis pas sûr d’avoir cet héroïsme, et je refuse qu’on me l’impose. Si j’étais un jour confronté à une souffrance terrible et sans espoir, j’ignore quelle serait ma réaction. Je sais en tout cas que je choisirais pour m’assister un team de confrères prêts à déployer avec acharnement tout l’arsenal palliatif si ma décision était de faire face jusqu’au dernier soupir, mais également, si j’en exprimais la volonté, prêts à mettre fin à mon calvaire, la mort dans l’âme certes, et avec un pénible sentiment d’échec qui leur ferait honneur. Gérard Adam Médecin-écrivain. | ||
Impression – Foire du Livre 2002 |
La foule des gogos s’étire devant le gibus de Nothomb Je me force à garder sourire les traitant in petto de cons |
| Impérissable
quatrain, griffonné sur un catalogue de mon éditrice, alors que,
attendant l’improbable lecteur à qui dédicacer, je me faisais l’effet
d’une vache regardant passer les trains (encore que les vaches, dans
l'éclair d'une vitre de train, doivent bien, de temps à autre, capter
un regard.) |
– Cher Monsieur, pourra-t-on à bon droit m'asséner, vous en êtes un autre ! – Certes, rétorquerai-je, mais au moins j'en suis conscient, et je n'ai pas le mauvais goût de l'exhiber ! Or, de toutes les conneries, la triomphale, et collective, est de loin la plus accablante. |
Nouvelle parue dans le n°236 de la revue Marginales Lue plus tard à l'espace Senghor par une comédienne dont j'ignore le nom (lors d'une manifestation organisée par Adrien Huchard) Lue également par Madeleine Fabrice sur les ondes de la RTBF (émission d'Annie Rak) J'avoue avoir un faible pour ce texte. | ||
DE L’EXISTENCE DE DIEU(X) DANS LE TRAM 56 Quatre fois par semaine, j’emprunte à la station Anneessens le tram 56 de très approximativement 13 h. 24 pour aller tenir une consultation de médecin-conseil au square Albert 1er. Mes confrères, accros de la bagnole, ne me voient jamais partir sans me souhaiter avec des trémolos bonne chance et bon courage, comme si je m’enfonçais en diligence dans les territoires d’Apaches sur le sentier de la guerre. Il est vrai qu’embarquant dans le ventre de la place où se tient chaque soir le marché du sexe homosexuel, je ne sors du tunnel que pour traverser le quartier de Cureghem, un des plus décriés de la capitale, réputé lieu de tous les trafics, arrachages de sacs et autres car-jackings. J’aime bien le tram 56. La STIB affecte à cette ligne d’anciens modèles aux banquettes inconfortables, qui asseyent face à face leurs usagers cosmopolites, Maghrébins, Africains, Européens du Sud et Anderlechtois de souche, dont s’enchevêtrent les accents bigarrés. Contrairement aux lignes qui desservent les beaux quartiers, nul accordéoniste rom n’y joue son Goran Bregović, nul SDF n’y mendie « une p’tite piécette, une p’tite tartine, une p’tite cigarette ». Je pense qu’ils ont tort. Les bourses les mieux remplies ne sont pas celles qui se dénouent le plus facilement. Autrefois, j’éprouvais beaucoup de plaisir à observer mes compagnons de voyage. Il m’arrivait même de prendre des notes, projets de romans ou de nouvelles dont les plus insolites seraient protagonistes. La découverte s’est émoussée avec l’habitude, et je mets plutôt à profit pour lire la douzaine de minutes que dure le trajet. Mais aujourd’hui, les méninges en capilotade et les yeux brûlants m’interdisent toute concentration. C’est que, vers deux heures du matin, dans l’état marécageux suivant un de ces réveils intempestifs que l’élasticité moindre de leur vessie inflige aux quinquagénaires, m’est sautée au cerveau la question de l’existence de Dieu. Quel événement de la veille avait lancé le tourniquet ? La déportation vers leur Slovaquie d’origine de Tsiganes qui n’avaient commis d’autre crime que de nous demander l’hospitalité ? Une discussion d’écrivains amers sur la future capitale culturelle autoproclamée de l’Europe ? « Brasilia culturelle, avions-nous persiflé entre exclus de la fête, où les fonctionnaires se morfondent avec la tête à Rio ». Et le Rio littéraire de Bruxelles étant bien entendu Paris, nous nous étions soulagé la bile en la déversant sur le monopole médiatique des écrivains belges d’expression parisienne. Quel rapport ? L’inégalité des chances, bien sûr, qui faisait naître l’un dans un ghetto balkanique et l’autre dans la bourgeoisie occidentale, qui, à talent égal, donnait à un auteur l’entregent gage de succès qu’il refusait à un autre. Inégalité à laquelle je pouvais me résigner si elle était due au hasard, mais non si la voulait un quelconque tyran dans sa chantilly de nues. Parmi d’autres fumeux raisonnements, je me souviens d’avoir pensé que la question n’avait d’intérêt que si Dieu existait, qu’elle était, sinon, nulle et non avenue, puisque portant sur l’existence ou non d’une inexistence. Également qu’il était moins risqué de croire en l’existence de Dieu s’il n’existait pas que l’inverse, lâcheté sans nom dont je rougis encore, et que peut seule excuser l’exaspération de l’insomnie. De toute façon, le débat intérieur s’est clos sur cette constatation que j’avais bien de la chance de ne croire en nulle toute-puissance éternelle, que cette mécréance m’évitait d’avoir, au nom de la dignité humaine, à déclarer à un despote aussi odieux que sadique une guerre que la disproportion des forces eût vouée au désastre. Pas de quoi briguer un Nobel de théologie, mais ces ruminations entortillées m’ont tenu l’esprit jusqu’à cinq minutes de la sonnerie matinale avant de me laisser choir dans un sommeil aussi bref qu’insondable. Aussi, vanné, grincheux, atrabilaire, ai-je failli récriminer contre un Black affalé sur son siège, dont les jambes écartelées entravaient l’accès au fauteuil d’en face. Considérant toutefois la stature de rugbyman, les paluches de catcheur, le crâne rasé, l’œil aussi vitreux qu’injecté sous l’arcade proéminente, je m’en suis prudemment abstenu, mettant avec une tolérance bien à propos son attitude sur le compte de la came dont il était bourré. Tandis que je me faufilais en douceur, un frémissement a parcouru le fauve, un soupçon de lueur humanisé le néant du regard, il m’a semblé, ou était-ce illusion, que le corps se mouvait de quelques millimètres avant de retomber en léthargie. En tout cas, me voici installé. Peu confortablement certes, pareil à une vierge qu’on reluque, le dos raidi contre le dossier, les bras enlaçant mon sac à dos, les genoux serrés effleurant les génitoires de mon vis-à-vis. Mais assis. Et l’esprit vagabond, proie jetée en pâture à la meute agressive des ratiocinations. C’est que je me veux agnostique, c’est à dire athée pas trop sûr de son coup, la cervelle embourbée de sédiments catholiques charriés par mon éducation, qui me poussent à m’interroger, par exemple, sur la responsabilité de ce jeune Africain dans la veulerie où il s’enfonce. Des drogués, j’en examine chaque jour. Je n’ai pas à les traiter, ni même à les aider. Bêtement, à apprécier dans quelle mesure le délabrement de leur santé leur ouvre les maigres vannes de la sécurité sociale. Ce qui ne m’empêche pas d’entendre de leur bouche l’enchevêtrement de hasards, un mal-être, une absence, un désamour, une rencontre, un milieu, un caractère plus faible, ou plus indolent, qui pousse dans le tunnel et verrouille la porte. Et de me demander où est la destinée, où la liberté. Pourquoi lui et pas moi qui, ne manquant de rien, ai l’outrecuidance de me lamenter sur le peu de cas fait de mes œuvres ? Lui et pas ces quatre étudiantes debout sur la plate-forme, joyeuses de leur après-midi de congé, qui comparent leurs flirts, médisent de leurs profs et se passent l’écouteur d’un walkman déversant à la régalade une épilepsie de cymbales ? Fine blondinette au museau de souris, négrillonne rigolarde et bien en chair, deux Maghrébines, l’une ravissante et qui vérifie sans arrêt qu’on admire sa moue boudeuse, ses boucles en cascade aux reflets de henné, ses formes moulées par jeans et tee-shirt, l’autre au voile strict sur une veste et des pantalons gris, mais portable à la ceinture et boute-en-train du quatuor. Je les retrouve chaque mercredi, entourées jusqu’au passage du tram d’une cour de garçons qui friment en allumant ostensiblement leurs cigarettes sous le panonceau interdisant de fumer. Lui et pas la Cucaracha qui, à la station Lemonnier, grimpe en se dandinant, m’adresse un signe de tête et se précipite vers une place disponible. Un jour, considérant ses varices et son volume respectable, je lui ai cédé la mienne et depuis nous nous saluons. J’éprouve bien quelque honte à ce surnom dont je l’affuble. Cucaracha, je l’ai appris récemment, signifie cancrelat, et depuis le génocide rwandais ce vocable appliqué à un humain ne peut que faire horreur. Mais la chanson m’est venue en tête, et avec sa silhouette de tonnelet, son casque de cheveux noirs, ses yeux globuleux, ses lèvres charnues et son teint olivâtre, la Cucaracha ressemble vraiment trop aux matrones mexicaines des bandes dessinées. Sempiternelle robe verte à tournesols, une croix autour du cou, un cabas d’où dépasse le bouchon d’un thermos, je l’ai décrétée femme d’ouvrage et sans doute l’est-elle. Comme chaque mercredi, l’accompagne un bambin qui grimpe sur ses genoux et n’arrête pas un instant de babiller en espagnol. Sa voix à elle, je ne l’ai jamais entendue. Elle se contente de hocher la tête, épanouie sous l’avalanche. Une ruade du tram manque de me culbuter. Atteint au plus vif de son anatomie, le Black pousse un grognement. Nous avons viré au sortir de la gare du Midi, longeons les enseignes de restaurants exotiques et de mailings internationaux -envio de dinero ne signifie pas envie de dîner mais envoi d’argent- avant de replonger sous les voies pour déboucher sur le Far West de la place Bara où, jamais jusqu’à ce jour, des voitures qui envahissent et embouteillent sans vergogne la voie réservée, n’ont bondi, mouchoir sur le nez, des détrousseurs avides de scalps. Cette double boucle fut naguère cause d’un incident. Une Marocaine berçait d’une main son nouveau-né. Le wattman a viré avec une sécheresse telle que, déporté, le landau a heurté le pied d’un petit homme sur la banquette voisine. Aux excuses présentées, celui-ci a répondu en suffoquant de rage, on n’était plus chez soi, si on ne remballait pas ces bougnoules ce seraient les Belges qui devraient quitter le pays… Le ton a monté, quelques Arabes se sont échauffés, le pire semblait inévitable, quand un étudiant à l’accent flamand s’est levé pour faire la quête afin d’offrir un billet d’avion au déplaisant personnage et de nous en débarrasser au plus vite. Ses facéties ont fait tomber la tension. Les autres voyageurs, qui avaient pris fait et cause pour la mère, ont rivalisé de bons mots, euphoriques de s’ériger en bloc contre le racisme imbécile. J’avoue n’avoir pas été en reste, ébahi tout de même de voir le bonhomme n’en pas démordre et grommeler de plus belle ses propos ahurissants, le regard fixe, la mâchoire crispée sous l’avalanche de quolibets. Il est descendu au même arrêt que moi. C’est alors seulement, le voyant s’éloigner en maugréant, d’une démarche raide et saccadée, que j’ai diagnostiqué la démence présénile, et que notre belle unanimité de justiciers s’était faite à l’encontre d’un innocent bouc émissaire. Un GSM émet deux mesures du Casse-noisettes et la jeune Maghrébine se retrousse le voile pour dégager l’oreille. Une mèche s’échappe, qu’elle lisse avec coquetterie. La communication est pareille à toutes celles des transports en commun, ça va et toi, oui on est dans le tram, ciao on se rappelle, bisous… Exhibition de l’engin plus importante que le message. Mais oui, c’était Slimane ! Fou rire des quatre, inextinguible. Une asperge à la barbe intégriste les fustige d’un œil torve et, craignant sans doute la contamination, fait de son maigre poitrail un rempart à sa femme rondouillarde, visage de cire mate au fond des falbalas. Près de lui, un vieux en djellaba immaculée, sourire indulgent aux lèvres, me rappelle cet autre chez qui on venait de découvrir un cancer inopérable, et qui me demandait l’autorisation d’aller à La Mecque avant que son état ne l’en empêche. Il était d’une sérénité bouleversante. « Docteur, m’avait-il dit, le regard pétillant, toute ma vie je me suis tué dans des métiers pourris. Le peu que j’ai gagné est passé dans l’éducation des enfants, pour que leur vie soit meilleure que la nôtre. Maintenant qu’ils sont bien, ma femme et moi devrions l’être aussi. Le destin en décide autrement. Alors, ils m’offrent ce pèlerinage. Voyez-vous, docteur, aussi pauvre que je sois, bientôt je vais partir pour le même voyage, et dans la même tenue que le roi du Maroc. » Je pensais qu’il évoquait le vêtement rituel du pèlerin. J’ignorais qu’Hassan II venait de mourir. Et c’est comme si en moi sautait un bouchon, une lucidité se répand qu’exacerbe la fébrilité de l’insomnie. Je comprends que nul, parmi ceux avec qui je partage ma douzaine de minutes, ne sait ni ne saura que leur ville s’invente ex nihilo un fantasme de capitale culturelle, que la culture n’est pas un vain pétillement de l’esprit mais ce qui, enrichissant les hommes, les rapproche, les aide à se comprendre, se respecter, s’estimer. La cuve de mon tram 56 brasse vingt, cent, mille univers, alchimie d’une culture ignorée, sinon méprisée, de ceux qui paraderont dans les colloques et les festivités, prolétaires au boulot machinal, chômeurs sans perspective ou qui se débrouillent au noir, drogués et petits dealers, traficoteurs, malfrats sans envergure, paumés qui cherchent en taguant les murs un accès à la lumière comme les arbres des grandes forêts tendent leur cime vers le ciel, vieux qui survivent d’une pension misérable, les uns noyés dans la solitude et la déréliction, d’autres au bonheur desquels suffisent une bière et un rire partagés, mais aussi, mais surtout, des philosophes à la sagesse d’autant plus profonde qu’elle s’ignore, des musulmanes qui s’arrachent à l’assujettissement sans renier l’essence de l’islam, des adolescents qui ont dépassé les clivages ethniques au point de ne même plus concevoir un monde homogène et son incommensurable ennui. Et moi, l’esprit englué du sommeil en retard, moi parmi eux sans vraiment en être, moi qui ne crois en rien mais doute d’avoir raison, moi qui, désespérant d’être un jour leur témoin dans une littérature obnubilée par les bulles parisiennes, n’en voue et n’en vouerai pas moins tous mes instants à écrire des livres que nul, ou peu s’en faut, ne lit et ne lira… Mais Dieu, les Dieux, ou son, leur, (in)existence, dans cette macédoine d’êtres et de pensées ? Comment, pourquoi, la vie ? Et l’injustice ? Et la souffrance ? Ne serait-ce pas le sens ultime de toute littérature comme de toute forme d’art, plonger en nous-même pour en ramener quelque témoin de l’Impénétrable ? Quelle représentation peuvent en avoir, en tête pour l’un, dans le cœur pour l’autre, ces deux musulmans dissemblables ? Et ces quatre jeunes filles, si différentes et si proches, heureuses d’exister, et d’être jeunes, et d’être ensemble ? Et l’Africain dans son nirvana chimique ? Et la Cucaracha, mosaïque d’Indien et d’Espagnol ? Et la femme du supposé fondamentaliste, dont le regard atone, du plus profond du voile, passe à travers moi sans me voir, à travers le monde sans le voir, puits sans fond de non-espérance, que signifie pour elle cet être suprême au nom duquel on l’étouffe ? Comme s’ils répondaient à mon appel, les voilà qui se prennent la main, Allah-le-Miséricordieux entraînant dans une démentielle sarabande Allah-le-Pisse-Vinaigre, et Imana-le-Tambourinaire se joint à eux, et l’ardent Nkouloun-Kouloun, et les esprits vitaux animant êtres et choses, et Jehovah-le-Terrible, et notre Paternel barbu avec sa colombe perchée sur l’épaule, et un hybride de Christ carnavalesque et de serpent à plumes, et Brama, Shiva, Vishnu, Kali, Tutti Quanti, emportant à travers l’espace le tram 56 et ses passagers, farandole burlesque et grimaçante, le visage du presque vieux dément s’illumine à la vue des quatre adolescentes embarquées dans un rap frénétique, le Black au souvenir de ses origines mandingues ondule comme une liane, la Cucaracha troussant sa robe à tournesols mâtine de flamenco la danse sacrée des Aztèques, la femme de l’intégriste rejette ses voiles, exhibe son nombril et ondule des hanches devant le tonnerre de Zeus transformé en taureau, ensemble nous sommes heureux, ensemble nous jubilons, exultons, explosons de rire, électrisés, déchaînés, enivrés de nous-mêmes, et mus par une impulsion synchrone, nous nous déculottons pour présenter à la future capitale de la culture officielle nos derrières les plus irrévérencieux… Quand ils me laissent choir, le square Albert 1er aligne ses garages. À peine si j’ai le temps de bondir avant la fermeture des portières, mettant une fois de plus en péril la postérité de mon noir vis-à-vis. Et tandis que s’éloigne, tanguant et ferraillant, le tram 56 emportant hommes et divinités, fugaces, trop fugaces compagnons de route, je reste sur l’embarcadère, ému à sortir mon mouchoir, empreint de la consolante pensée que si Dieu n’existe pas j’ai bien raison de ne pas croire en lui, que s’Il existe Il devait bien avoir Ses raisons de me créer mécréant. |